20 | 02
2017

Et de trois… « Le drôle de chat qui mord » troisième livre numérique nativement HTML vient tout juste de paraître et Pierre Canthelou sera sur ces questions-là mon expert HTML5. Mais, n’est-ce pas ce qu’il est dans la vraie vie ?

Pierre Canthelou (Onzedix), ingénieur en génie logiciel (ça claque) pouvez-vous rapidement nous expliquer ce qu’est un ingénieur en génie logiciel. Quelles études et compétences sont nécessaires ?

Bonjour à tous nos lecteurs et bonjour à vous petite souris. Pour faire court, j’ai un diplôme officiel d’ingénieur maître en mathématiques et génie logiciel, délivré à la suite de 3 ans d’études à l’I.U.P de Rouen. Je ne suis donc que bac+4, je ne sais même pas si ce diplôme existe encore… Il nous préparait à la conception de logiciel, algorithmes, programmation orientée objet, gestion de projet (bon là ils ont vraiment raté leur coup…). Mais, un diplôme reste un diplôme, et j’ai tout appris avant et après. Ma vraie culture informatique s’est enrichie de lectures nombreuses (la plupart du temps des ouvrages en anglais…), d’une veille constante et de la possibilité (ou la prise de risque) de faire des projets avec des technos émergeantes, pour moi ou mes clients. Comme avec vous par exemple !

Comment en êtes-vous arrivé à cette spécialisation ?

C’était pour moi une suite logique : j’ai démarré en 2004 dans la création de sites web, et à cette époque j’ai fait le choix de ne faire que des sites full-css alors que beaucoup utilisaient encore des tableaux ou Flash. Ça a été payant car c’est cette techno qui a pris le pas. Comme je développais aussi avec le PHP, j’ai fait 10 ans de bons et loyaux services dans le domaine de la création de sites… Et quelques applications, mais rien de bien folichon. Avec l’arrivée des terminaux mobiles (téléphones et tablettes), j’avais encore une fois le choix entre une spécialisation (sur iOS) ou garder mes acquis et me lancer dans le « HTML5, l’aventure continue ». J’ai donc délaissé peu à peu le développement de sites au profit des clients m’offrant des perspectives dans la création d’applications, soit mobiles, soit très animées et interactives. Je remercie d’ailleurs La Souris Qui Raconte de m’avoir permis d’embarquer avec vous sur la réalisation de ces livres animés (j’ai trois grands enfants, je leur lisais beaucoup d’histoires, c’était génial, et j’avais envie de créer des livres comme ça).

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Un projet fait pour Mustella

Pour rappel, il y a eu « Ma rentrée colère » collection histoires « à lire », suivie de « PCR Company » collection histoires « à jouer » et le tout beau tout neuf « Le drôle de chat qui mord » collection histoires « à lire » encore. Pouvez-vous expliquer les différences majeures entre ces trois titres et comment le premier vous a permis de décliner plus rapidement les suivants (c’est bien le cas n’est-ce pas ?).

C’est le cas. Le développement informatique a beaucoup évolué, il est moins rare dorénavant qu’un logiciel sorte ou soit développé sans avoir 100% de ses capacités. En tout cas moi c’est comme ça que je conçois mon travail ; ce qui fait que je suis souvent en retard en fait. Parce que dans le développement, on tâtonne (au début), il y a plusieurs manières d’aborder une action ou un algorithme, et les technos HTML5 sont encore jeunes… Pour « Ma Rentrée Colère » je me souviens avoir démarré en utilisant le moteur de jeu Phaser, qui promettait de belles choses. Mais à l’usage et dans la construction même du livre c’était long et complexe. De fil en aiguille j’ai construit mon propre langage pour créer rapidement les écrans, ce qui fait que, entre le code des premiers écrans de « Ma Rentrée Colère » et le dernier, on peut voir l’évolution ! La complexité était dans la déclaration des objets graphiques, leur positionnement puis leur animation, la synchronisation avec la voix et la musique, le poids des images, les passages de pages etc…
Avec « PCR Company » on a changé de registre, il fallait pouvoir cliquer ; là encore j’ai inventé un langage pour faciliter la création des écrans, en complément de ce que j’avais déjà écrit pour le précédent ouvrage. Et là encore, on voit la différence et l’évolution du code entre le premier écran et le dernier. Ce qui me prenait 5 ou 10 lignes de code dans les premiers ne me prenait plus qu’une ligne à la fin (mais j’avais quelque part 15 lignes de code qui permettaient ce raccourci).
Enfin, avec ce dernier très bel ouvrage « Le Drôle de Chat qui Mord », nous avons introduit la notion d’écran double, qui avait un impact sur la gestion des écrans et des flèches de navigation, et des animations, qu’il fallait arrêter et cacher…
A l’heure actuelle, notre moteur, loin d’être parfait, permet de créer des suites d’écrans chapitrés (écrans simples ou doubles), avec musique, voix et effets sonores, des animations d’objets et des actions diverses sur ces objets, et ce avec un minimum d’instructions et de lignes de code (alors que le premier livre ne permettait de faire que des suites d’écrans simples non chapitrés, avec musique, voix et effets sonores, et animations d’objets).

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Exemple de codage de la première scène du drôle de chat

Si vous avez géré les animations sur le premier livre numérique, nous avons décidé ensemble de travailler avec Prakash Topsy (producteur pour le cinéma d’animation) sur la partie animation pour les suivants. Comment votre complémentarité se formalise-t-elle, en trois mots « qui fait quoi » ?

  • Nous recevons le script de l’illustrateur et ses prérogatives d’animations.
  • Nous étudions ces recommandations et définissons ce qui sera animé par Prakash, et ce qui sera de mon ressort, en fonction des mouvements demandés.
  • Prakash réalise des animations et me fournit des suites d’images : de l’animation traditionnelle à la Walt Disney, image par image. On se base sur des cadences de 12 images par seconde, voire 10…
  • Je récupère l’énorme travail de Prakash et transforme chaque série d’images en 1 image qu’on appelle « sprite ». J’ajoute une ligne de code pour informer notre « logiciel » qu’il doit traiter cette image comme une animation, un peu comme un GIF animé.
  • J’anime avec Javascript ces éléments pré-animés (en leur attribuant translation, rotation, …) et les autres.

Par exemple pour les oiseaux, Prakash fait entre 2 et 8 images d’un oiseau en vol stationnaire, qui bat des ailes, que je transforme en sprite ; ensuite j’insère cet objet graphique dans l’écran avec une ligne de code précise, et avec une autre ligne de code (ou plusieurs) je lui commande d’aller d’un point A à un point B de l’écran à une certaine vitesse.

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J’ai quelques angoisses concernant le format HTML5. Pensez-vous que l’on puisse aujourd’hui parler d’un standard ? Le HTML4 a été un standard du web pendant plus de 10 ans (si j’en crois cet article). Quelles différences existent entre la version 4 de HTML et la version 5, avez-vous un avis sur la version 6 ?

Le problème c’est qu’on parle de HTML5 comme on parlait de HTML4+CSS2+JS ; HTML5 ne veut rien dire en soit car on utilise au final toujours les mêmes langages : du HTML, des CSS et du JS. Là où cela évolue, c’est que HTML a de nouveaux TAGs (comme le tag canvas pour le dessin), les CSS se sont enrichis d’instructions d’animations et le Javascript s’enrichit aussi d’instructions d’animations, de gestion de la géolocalisation, des notifications, etc…
Donc en gros, ce qui était impossible à faire il y à 3 ans le devient car l’écosystème logiciel du web s’enrichit de fonctionnalités nouvelles, qui viennent d’ailleurs souvent du monde du portable… C’est pour moi identique à HTML3 et HTML4, la même « révolution » qui n’est en fait qu’une « évolution ».
Donc je n’ai aucune idée de ce que réserve la sixième évolution du web, mais on peut se dire que la possibilité de stockage d’informations, de mise en cache, d’échange direct avec une autre machine, etc. vont pointer le bout de leur nez afin de contrecarrer les applications natives de Apple et Android. Cela va simplifier pas mal de choses !

Avez-vous suivi ce qui s‘opère entre l’IDPF et le W3C. Je suis loin d’être une experte sur ces questions, mais j’imagine que vous avez un avis sur ce rapprochement ? Ça va changer quoi pour des gens comme vous, et par ricochet des éditeurs comme La Souris Qui Raconte ?

Pour être franc, c’est une découverte ! Je vois même qu’il y a une ancienne cliente qui fait partie de l’équipe avec laquelle je bossais pour Magnard. Qu’est-ce que cela pourrait changer ? Techniquement j’imagine qu’ils vont introduire de nouvelles fonctions pour faciliter la conception d’ouvrages (couverture, préface, ligne, pagination, …), ainsi que la lecture (démocratiser la lecture automatique de textes) donc il va falloir, comme on le fait déjà maintenant, apprendre de nouvelles techniques… Rien de bien nouveau. Pour vous ? On peut se dire que ça va faire comme pour la disparition annoncée de Flash. Une refonte des moteurs techniques d’affichage, mais très certainement aucun changement sur le fond.

Alors que Flash (logiciel d’animation) a été le roi du web pendant deux décennies, le voilà déchu et détesté pour cause de failles de sécurité ! Pour avoir entendu dire un paquet de fois « Flash… c’est mort ! » pourquoi HTML (langage de description de pages) ne suivrait-il pas le même destin ? Quelle garantie avons-nous que demain (dans 10 ou 20 ans) HTML(?) ne sera plus HTML(?) mais autre chose et que ce qui marche aujourd’hui ne marchera plus dans 10 ans ?

Le truc c’est que HTML était là avant le Flash. Je pense que c’est une erreur non pas de Macromédia/Adobe mais du W3C d’avoir tant attendu avant d’introduire directement dans le HTML tout ce qui faisait la force de Flash : timeline pour l’animation (le pendant étant les animations CSS et bientôt la timeline JS), dessin vectoriel (SVG), logiciel-éditeur complet. Flash, tout le monde l’aimait parce que l’outil était très bien fait, qu’il permettait de faire assez facilement ce qui était impossible dans une page web, et qu’un graphiste pouvait l’utiliser directement. Dans l’immédiat, on a besoin d’un graphiste puis d’un développeur. En extrapolant, regardez ce qui se déroule avec React ! Ça va faire pareil ! HTML, CSS et JS seront toujours là : ils vont évoluer, intégrer les technos qui auront émergé en avance sous forme de plugins, et ils perdureront.
Pour finir, parler de 10 ans en informatique, c’est comme se demander si les dinosaures pourraient encore fouler notre terre. Ne serait-ce que parce que le matériel évolue trop vite.

J’imagine que vous programmez en HTML pour faire ce que HTML sait faire, des sites web, bien plus que pour « co-créer » des livres comme ceux de LSQR. Que retirez-vous de cette nouvelle expérience ?

Alors en fait non ! J’ai déjà répondu à la question plus haut ! C’est plutôt l’inverse, je préfère largement co-créer avec vous, j’ai déjà fait assez de sites web… Et maintenant avec WordPress, le métier est totalement différent. Je fais en parallèle des sites animés interactifs pour une agence qui bosse beaucoup avec le médical/pharmacie, et c’est très bien aussi. Je me tourne vers l’animation et l’interactivité, c’est un choix d’orientation professionnelle et j’en apprends beaucoup beaucoup avec la réalisation de livres.

Pour avoir pratiqué Flash et sa performance en matière d’animations (c’est quand même ce qu’on fait chez LSQR depuis presque 7 ans, des livres numériques animés), je n’ai pas encore retrouvé cette fluidité avec HTML5, pensez-vous pouvoir me contredire un jour ?

Oui, comme je le disais en début d’interview, au début j’avais envisagé d’utiliser Phaser, un moteur de jeu, moteur qui en fait utilise principalement un objet appelé « canvas », et cet objet permet de faire des animations fluides. Il faut le comparer à un conteneur comme l’était Flash en fait. C’est pour ça que je disais que le HTML absorbe les technos, et les rend finalement plus accessibles. Sauf que pour Flash ils ont attendu trop longtemps.

Autre inconvénient, les questions de poids, ça pèse vite lourd en HTML et je sais que vous bataillez pour trouver des solutions dans vos chargements. Quel régime pour un livre animé et interactif de 30 écrans ?

Notre dernier livre fait 350Mo, nous avons 45 écrans je crois. Il y a un sprite d’animation qui fait 5Mo à lui tout seul… Mais je n’ai pas encore eu le temps de me pencher à fond sur ce problème de chargement et de préchargement, il faut que j’essaye une autre approche en me basant sur les deux approches déjà pratiquées pour ces trois livres. Les nouvelles technos comme Progressive Web App devraient apporter quelques éléments de réponse.

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3 images transformées en une seule pour l’utilisation en tant que « sprite »

Ah oui, une dernière question, pourquoi Onzedix ?

C’est hyper intime !
Onzedix, c’est binaire et informatique : 1110
Et je suis né le onze octobre 1971… 11/10
Avant ce nom, je me faisais connaitre sous « codesign » (co design, code, design), mais j’ai voulu accompagner ma transition vers l’animation numérique avec un nouveau nom.

Jeunot ! Huhuhu !!!
Merci Pierre, j’ai presque tout compris ! et j’espère que nos lecteurs apprécieront ces petites ficelles qui vous sont propres, et participent à l’élaboration de notre beau catalogue. Le virage que vous prenez avec LSQR a été dur à décider pour moi (d’où mes questions sur Flash, afin d’être sûre de ne rien regretter… mais non… rien de rien …). On ne change pas une équipe qui gagne, et je ne me voyais pas relayer Ivan, notre docteur ès Flash sur le banc ! Finalement il a trouvé sa place dans la suite de l’histoire que j’écris un peu chaque jour, puisque lui aussi passe au HTML, mais avec Animate CC.
Mais C une autre histoire !

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Alors que le rapport PISA 2016 vient d’être dévoilé et qu’une de mes lectures du moment est « Les lois naturelles de l’enfant » de Céline Alvarez (les arènes), j’ai eu envie de recueillir les impressions d’un professeur des écoles sur un système scolaire français médiatisé.
S’il n’est pas besoin de te présenter aux milieux de l’enseignement, peux-tu le faire ici, pour les lecteurs de La Souris Qui Raconte.

Véronique Favre, j’ai presque 50 ans, je suis professeur des écoles depuis … 20 ans, j’étais formatrice en français langue étrangère (jeunes et adultes) avant ça.
J’habite Paris, j’ai fait la majeure partie de mon parcours en ZEP, Goutte d’Or, et depuis 5 ans je suis sur la butte Montmartre : j’y ai trouvé une vraie mixité.
J’ai une classe de petite section.

On peut lire sur ton blog Doigt d’école que tu travailles avec des tablettes depuis 2011. Peux-tu nous décrire comment celles-ci sont exploitées et comment les enfants se les approprient. Une petite méthode en dix doigts en quelque sorte.

VF : Ils découvrent progressivement (à petites doses) ce que l’on peut faire avec une tablette (pas seulement tuer le temps dans la salle d’attente du pédiatre donc). 
Toujours en lien étroit avec les projets de la classe, en complément, jamais « à la place de », ils envisagent ce support pour s’enregistrer, jouer, apprendre et partager avec leurs familles (nos « créations », les traces des progrès en classe etc). 
Ils se l’approprient chacun à leur rythme. C’est très variable, et peu importe.
Ils créent des objets d’apprentissage, j’en créé pour eux, ils écoutent des histoires, ils jouent, on accède à des ressources (images, musique) c’est vaste. Un peu comme si tu me demandais ce que je leur propose comme activité en arts visuels : je n’aurais pas assez de quelques lignes.

©Beauvoir Schcool
©Beauvoir Schcool

Le salon de Montreuil a fermé ses portes début décembre et j’ai encore en tête les remarques sceptiques de parents et grands-parents. La « peur » de la tablette (et des écrans) est encore prégnante. Quel rapport as-tu avec les parents des enfants de ta classe ? Est-ce que ta pédagogie fait l’unanimité ?

VF : Grâce au blog de classe, où je partage la vie de la classe, les parents sont rassurés : oui, je dose, je sélectionne, je choisis : les élèves ne passent pas leur journée face à un écran mais bien face à leurs camarades. Je suis responsable.
Oui, rassurés, parce qu’ils pensent au départ que je vais l’envisager « comme à la maison ». Mais non.
En réunion de rentrée avec les parents de la classe, j’annonçais que j’avais rendu toutes les tablettes en prêt et j’ai entendu ce cri du cœur d’un papa : « TANT MIEUX ! ».
Nous nous sommes expliqués et j’ai exprimé que je m’en servais comme d’un support complémentaire, un support pensé pour apprendre. Il faut discuter, expliquer.
J’ai ajouté que j’allais tout faire pour en obtenir d’autres ! C’est chose faite.
Le blog de classe me permet de me justifier, (dé)montrer des usages pédagogigues.
C’est assez nouveau à l’école, il faut montrer, partager ce que l’on peut apprendre avec le numérique. Ça ne va pas (encore) de soi. C’est aussi notre rôle à l’école d’expliquer ce que l’on fait avec les élèves qui nous sont confiés.
Au début, ils sont plutôt dubitatifs, puis ils comprennent parce qu’on leur explique.
C’est du même ordre qu’expliquer que la maternelle est une école à part entière, pas une garderie : « oh mais c’est fou tout ce qu’ils font à l’école ! ». Ben oui.

As-tu vu des changements de comportement des parents depuis le début de ta pratique en 2011 ?

VF : Ce sont les mêmes réserves au début. Non, ça n’évolue que très peu.
Ce qui a évolué c’est l’équipement des familles (smartphone et tablettes), et la confusion reste entre usages privés et usages pédagogiques qui va avec : à nous de lever les incompréhensions.

Début octobre j’écrivais un article, sous forme de grande question « Le plan numérique fera-t-il changer l’école ? » Ces acquisitions massives de tablettes, qu’est-ce que cela t’inspire ?

VF : Je suis ravie que de plus en plus d’enseignants se lancent, essaient, aient envie. 
Je crois à un plan numérique raisonné et raisonnable qui va de pair avec un accompagnement lourd des collègues : c’est LA clé de la réussite de l’équipement.
Oui, il peut faire changer l’école car il permet de se questionner, c’est tout. (Et c’est déjà pas mal !)

Tu m’as précisé ne pas avoir lu le livre de Mme Alvarez qui, au passage, est absolument contre les tablettes dans les mains de jeunes enfants. Page 77 de son livre, elle parle d’étayage approprié et de guidance individualisée et plus humanisée pour arriver à ceci. Je la cite : « …Nous sommes des êtres sociaux, notre apprentissage est avant tout social (…) Ainsi, que ceux qui seraient tentés, lors de cette période de forte plasticité, de proposer à l’enfant des jeux prétendument éducatifs sous forme d’applications pour smartphones ou de DVD interactifs, pour développer le nombre d’expériences et d’apprentissage en vocabulaire, mathématiques ou en langues étrangères, sachent bien que les écrans – fussent-ils certifiés « efficaces » ou labellisés « Montessori » – n’ont que peu d’effet sur les apprentissages de nos jeunes enfants. Ils présentent par ailleurs deux inconvénients, qui sont à mon sens des problèmes de santé publique majeurs :
– premièrement, ils privent nos enfants des interactions humaines dont ils ont besoin pour apprendre (…)
– ensuite ils détraquent complètement le système attentionnel de nos enfants. (…) »
Bien que parfaitement argumenté, c’est peut-être un peu péremptoire et je pense que tout est question de nuances. Quels contre-arguments invoquerais-tu ?

VF : Je crois que sur le fond, nous sommes d’accord : le besoin d’interactions sociales.
Sur les moyens d’atteindre cet objectif, c’est là que nos vues sont différentes.
Les apprentissages numériques sont justement riches en interactions avec les autres, dans et hors la classe. Il s’agit peut-être dans les phrases que tu cites d’une méconnaissance quant au numérique à l’école.
La médiation de l’adulte est là pour gérer, réguler leur attention, les faire parler de ce qu’ils sont en train d’apprendre, de voir, d’appréhender.
Non, on ne colle pas des petits enfants devant des écrans …

Jean-Michel Blanquer, auteur de « L’école de demain » (Odile Jacob) était l’un des invités de l’émission 28 mn sur Arte. « Pourquoi l’école ne réduit-elle pas les inégalités sociales », qui n’est pas mon sujet du jour, abordait cependant la question des inégalités de langage dès la maternelle. Mr Blanquer parle d’une école maternelle de l’épanouissement, une école du langage comme fondation pour l’école élémentaire. Ton avis, et tes méthodes au regard de ce postulat ?

VF : Je ne peux qu’être d’accord avec une école qui place le langage au cœur de sa pratique. 
Le numérique pour parler, s’écouter, s’exprimer, s’enregistrer, témoigner l’oral, communiquer, entendre d’autres points de vue. 
Le numérique pour p-a-r-t-a-g-e-r ! 

Enfin une dernière question, à la professionnelle utilisatrice d’applications. As-tu remarqué un changement dans les contenus ? Leur qualité ? Leur mise à disposition sur les stores depuis le début de ta pratique.

VF : La frénésie des débuts (beaucoup beaucoup beaucoup d’apps qui sortaient chaque semaine), du pas cher, du gratuit, du in-app, a laissé place à plus de qualité, plus d’éthique, une exigence venue des utilisateurs, qui ne comprennent pas toujours que les prix qui augmentent sont en rapport avec cette demande de qualité.
Un public à éduquer donc ! 
Je constate aussi la volonté des développeurs de s’entourer des enseignants pour créer au plus près des besoins et ça c’est de la balle !

Un grand merci Véronique, on sent dans tes réponses une vraie passion et un véritable engagement. Et cela me renvoie à un autre passage du livre de Céline Alvarez :
« Ce n’est pas du nouveau matériel qu’il faut faire entrer en priorité dans les classes, mais de la vie, de l’amour, de la foi, de la liberté et de l’enthousiasme. » (page 219)
Toi tu combines les deux, nouveau matériel, amour et enthousiasme. Merci pour eux.
Pour suivre ton travail, il y a ton blog « Doigt d’école » et ton Twitter sur lequel tu es non seulement très active mais aussi très « partageuse ».

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Ce semestre, la parole est donnée à Nathalie Colombier créatrice et rédactrice émérite du site DéclicKids, créé en 2011. Son objectif (que l’on peut lire sur la home page du site) est de recenser et décrire des  applications ou des livres numériques afin de fournir des repères à tous ceux qui souhaitent découvrir et comprendre l’offre numérique jeunesse.

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Nathalie, merci d’avoir accepté de te prêter à l’exercice. Mister Google me renvoie un bel écho des consultations de cette rubrique « Parole d’expert » et la tienne (d’expertise) n’est plus à démontrer ! J’ose donc espérer que notre échange en intéressera plus d’un.

Tu me dis avoir mis ton site en sommeil, peux-tu nous en expliquer les raisons ?

Pour exactement la même raison qui fait que je te rends cet interview très en retard ☺ : je n’ai plus le temps en ce moment. Je cours après chaque minute, littéralement. C’est triste, parce que je continue de penser qu’une veille indépendante est la seule manière d’aller vers un univers d’applications (au sens large) riche, éthique et de qualité pour les enfants.

Quel regard as-tu aujourd’hui sur ce parcours qui, s’il est à mon sens parfaitement abouti et maîtrisé dans la conduite de son objectif, s’avère certainement « frustrant » quant à sa résonance auprès du grand public ?

Ah Françoise, tu sais mettre les mots. Oui, tu as raison : c’est frustrant. Je pense qu’il y a plusieurs choses à dire à ce sujet.

Je pense que la plupart des gens n’ont « pas le temps ». Et quand ils en ont, ils n’ont clairement « pas de temps pour ça ». Quand j’ai commencé à chroniquer longuement certaines applications, à analyser leurs forces et leurs faiblesses, à suivre leurs mises à jour (on n’en parle jamais, mais les mises à jour génèrent un travail titanesque, il suffit de regarder le nombre hallucinant de modifications de certains de mes articles), j’ai eu de très nombreuses réactions négatives.

La plus fréquente est : tldr (c’est trop long personne ne lira jamais ça). Quand les articles sont longs, même quand tu mets un « résumé » en haut ou en bas, il y a tout le temps quelqu’un pour te dire que franchement, ce n’est pas comme ça qu’on communique au XXIe siècle. Et pour te donner gratuitement une palanquée de conseils non sollicités sur le « tunnel » de l’écriture web ou les miracles du SEO. Il se trouve que je connais ces principes ☺ Mais Déclickids n’est pas réellement un média. C’est un catalogue, certes amateur, mais ambitieux. Donc les règles de la « com » ne s’appliquent pas ici.

J’ai également reçu des « cours » m’expliquant que les commentaires « négatifs » (ou perçus comme tels) étaient contre-productifs. Les lecteurs détesteraient en effet qu’on leur fasse « perdre leur temps » : ce qu’ils chercheraient serait une recommandation simple et lisible. Ne pas parler de ce qui est moins bien serait donc « la » seule solution. La réalité, c’est que l’une des raisons de la création de Déclickids était justement de pouvoir contrebalancer, au moins un tout petit peu, le pouvoir de la « com » de ceux qui balancent des communiqués de presse, malheureusement souvent repris tels quels par une certaine presse, web comme papier.

On m’a également longuement expliqué que tout cela n’était que mon avis, qu’il ne fallait pas « cracher dans la soupe » et que je ferais mieux de faire comme les « bloggeurs du livre » qui ne parlent que de ce qu’ils ont aimé, vu la densité de la production littéraire. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que je ne prétends pas au statut de « bloggeuse ».

C’est aussi pour cela que je n’ai jamais vraiment « joué le jeu » de la promotion des applications. J’ai fait quelques concours, on a pu me donner quelques codes, mais globalement j’ai dû acheter 90% des applis que j’ai chroniquées, et je n’ai pratiquement jamais fait de promotion. La seule exception était la liste (quasi quotidienne à une époque) des gratuits et des promos, à l’attention des enseignants et des bibliothécaires, qui ont malheureusement des soucis de financement du numérique, qui ont des besoins professionnels, et qui sont des prescripteurs. Je pensais que cette situation serait transitoire, mais elle ne l’est malheureusement pas.

Pour clore cette réponse déjà beaucoup trop longue, je dirais que la frustration est aussi liée au fait de ne pas avoir trouvé (pour le moment) le moyen de développer Déclickids comme je pense qu’il devrait l’être. Là également les conseils ne manquent pas, entre ceux qui me suggèrent de m’associer avec d’autres chroniqueurs (la réponse est « non » si je ne peux pas les rémunérer), ou ceux qui me suggèrent une campagne de dons à la Ulule (pourquoi pas, mais ça demande pas mal de temps de préparation et tout de même un peu d’investissement). J’ai mis un bouton PayPal, mais je peux vous confirmer que tout le monde s’en fiche ☺.

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Depuis l’arrivée de l’iPad en mai 2010, le paysage des éditeurs numériques change et bien peu d’acteurs semblent tirer leur épingle du jeu (quand ils restent debout) ! Rejoins-tu mon point de vue ? Quels commentaires sur ce triste constat ?

Ah oui, c’est très clair. Après quelques mois d’euphorie (avec même quelques levées de fond, les dinosaures s’en souviendront) en 2010-2012, le vent est bel et bien retombé. Le paysage des éditeurs numériques ressemble davantage aujourd’hui à une morne plaine qu’à autre chose, et malheureusement rien ne laisse entendre qu’un « mieux » pourrait se profiler.

Je pense qu’en France (il semble que ce soit un peu différent dans les pays anglo-saxons, même si cela reste à confirmer) la ressource numérique n’est pas considérée à sa juste valeur, dans les deux sens du terme. C’est vrai pour la création littéraire jeunesse, mais c’est vrai aussi dans le ludo-éducatif.

Je pense qu’il manque cruellement une professionnalisation des acteurs qui choisissent et conseillent dans ce domaine. On a besoin que la notion de qualité, qu’on sait je crois faire émerger (dans sa pluralité : il n’y a pas « une » qualité) en littérature ou cinéma jeunesse, devienne un recours réflexe. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, si bien qu’on voit des « curateurs » pointer vers des ressources « merdiques » en prétextant « l’information ». C’est catastrophique de mon point de vue.

Crois-tu que l’intérêt pour les ressources numériques soit moindre aujourd’hui qu’il y a 3 ou 4 ans ? Comment l’expliques-tu ?

C’est incroyable, mais oui. Oui, les ressources numériques n’excitent plus grand monde aujourd’hui (à part l’Education Nationale), alors qu’il y avait un vrai petit vent de folie il y a trois ou quatre ans.

Je suppose que la douche froide opérée par les bilans financiers, année après année, et l’absence de décollage des ventes, notamment en France, explique en partie la désaffection des créateurs de contenus numériques. Quant au grand public, il s’est malheureusement habitué à deux terribles biais : la gratuité (ou quasi-gratuité) et l’absence de repères fiables de qualité. Voir mes réponses précédentes.

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Où en est le projet TOTAM que vous aviez présenté au Salon de Montreuil en 2013 (si ma mémoire est bonne). Reviendra-t-il sur le devant de la scène dans les prochains  mois (années ?) ?

Qu’on se le dise Totam est toujours dans les cartons. En revanche je ne saurai pas dire quand il reviendra sur le devant de la scène.

Personnellement je pense que le concept n’a rien perdu de sa pertinence, et j’adorerais être en mesure de proposer une « expérience culturelle numérique » de qualité aux enfants de notre temps, histoire d’avoir une alternative à Netflix ou à Gulli ou même à Youtube en continu.

Parce que ce qui est triste aujourd’hui, c’est bien ça : nous cédons tous, en tant que parents, à la facilité. Créer pour ses enfants une expérience numérique de qualité, ça prend un temps pharamineux que personne n’a.

Penses-tu, comme on l’entend dire, que les éditeurs papier qui font le marché du livre, freinent l’émergence du numérique ? Et si oui quelles explications (ou excuses) ?

Je pense que, pour le roman, on a récemment franchi un cap et la plupart des éditeurs commencent à trouver naturel de proposer leurs créations en numérique aussi. Parmi les éditeurs jeunesse, certains n’adhèrent malheureusement pas à ce propos, et continuent de ne pas proposer leurs créations en numérique, y compris pour les romans, ou bien opèrent une sélection parmi les romans. C’est désespérant.

Les explications sont peu convaincantes en réalité. Tu as ceux qui disent de manière péremptoire : « les jeunes ne lisent pas en numérique, leur tablette ne sert qu’à jouer » (oui, et bien si on ne leur propose rien de bien en numérique, c’est un peu normal, non ?). Il y a aussi des positions de principe (le livre, c’est du papier, le livre numérique n’existe pas). Il y a également ceux qui s’appuient sur le principe économique (je peux vendre mon roman débutant 5 euros en version papier parce que c’est un objet physique, mais en numérique c’est plus difficile).

En numérique on vend une « expérience de lecture » et pas un livre, c’est différent… Certains éditeurs l’ont compris et commencent à proposer des univers (comme La Souris Qui Raconte d’ailleurs), mais c’est encore balbutiant à mon sens. Et c’est vraiment dommage parce que le goût de la lecture se forge ainsi (par un réseau de lecture) et que le numérique est évidemment royal pour créer ce type d’expériences immersives.

Pour la lecture jeunesse de type album, je ne sais pas si ce sont les éditeurs papier qui freinent, mais il faut bien reconnaître qu’il y a des freins. Le premier, c’est bien entendu le coût. Porter un album jeunesse papier en numérique, ça demande un peu plus de savoir-faire que d’appliquer un algorithme de transformation pondu en 15 secondes dans un atelier à l’autre bout de la planète. Il y a des studios ePub 3 qui savent travailler, mais ils sont rares, et leur travail n’est pas gratuit (ce qui est bien normal).

Conséquences :

  • les albums jeunesse présents sur les stores sont majoritairement de très mauvaise qualité, ne représentent pas du tout la variété et la qualité de la création jeunesse papier, et finissent par décourager les meilleures volontés
  • les quelques bonnes créations sont noyées dans une masse informe et mal organisée ; elles ont d’autant plus de mal à sortir du lot qu’elles constituent autant d’exceptions à la règle.

Bref, le numérique jeunesse est globalement déceptif et ne constitue pas un « univers » suffisamment bien identifié, navigable et compréhensible par les familles (voire même les bibliothèques et les enseignants, pourtant plus « naturellement » attentifs), à la fois en raison de la faiblesse de l’offre, de sa mauvaise qualité quand elle existe (d’un point de vue éditorial et technique) et de son mode de présentation.

Attention ! Il existe une offre de qualité, sur le plan éditorial comme technique. Il existe des éditeurs soucieux de la qualité de leur offre, soucieux des enfants et de ce qu’ils leur transmettent, y compris en numérique. Je dis simplement que cette offre est malheureusement minoritaire et difficile à identifier pour les familles.

Si tu devais conseiller un éditeur jeunesse qui souhaite se lancer dans l’édition pure-player aujourd’hui, que lui dirais-tu ?

Que les conseilleurs ne sont pas les payeurs ? Sans rire, je ne sais pas si je conseillerais à qui que ce soit de se lancer dans l’édition numérique jeunesse pure player en 2016.

Si la personne est passionnée, déterminée et dispose d’un petit pécule de démarrage je dirais de :

  • Bien s’entourer, avec de vrais spécialistes. La création numérique nécessite de nombreux talents : écriture, illustration, ergonomie, game design, sonorisation, animation, édition. J’ai vu trop d’amateurisme, avec de bonnes idées, mais une réalisation qui laisse vraiment à désirer, sur tous les plans.
  • Viser d’emblée l’international, en étant au moins anglophone en plus de francophone dans un premier temps.
  • Donner à sa création numérique une dimension éducative si possible, parce que c’est là qu’est actuellement le seul marché encore un peu vivant. Dans ce cas s’adresser également à des spécialistes de la pédagogie et de la didactique.
  • Ne pas négliger l’aspect « marché » et « écosystème » en se rapprochant des autres éditeurs (au sens large) et des places de marché pour comprendre les tendances et éviter l’isolement.
Secoue la neige…
Wuwu & Co

Pour terminer quelles sont tes trois créations numériques Coup de Cœur de l’année 2015.

Ouh là !! Question vraiment difficile n’est-ce pas !

Alors quelques chiffres pour commencer : j’ai recensé pas moins de 2456 applications (il y a quelques ePubs aussi dans le lot) sorties en 2015. J’ai publié environ 350 chroniques. J’ai également préparé une grande quantité de chroniques qui n’ont pas encore été publiées, faute de temps (peut-être une centaine). Bref, n’en retenir que trois n’est pas chose facile, et évidemment on court le risque que certaines pépites aient pu échapper à ce travail (qui reste, il faut bien le dire, un travail très artisanal de fourmi solitaire besogneuse).

Bon, trêve de précautions oratoires, voici trois propositions, évidemment partielles et partiales, en excluant les jeux et les applications éducatives, qui pourraient aussi avoir leur top 3 ;)…

3 applis :

Le lapin bricoleur CaL
Le lapin bricoleur

3 ePubs :

Merci Nathalie. Tes choix corroborent mes propres « Coups de Cœur » !
A retrouver aussi sur le blog de La Souris Qui Raconte pour David Wiesner’s Spot, Boum!, Wuwu & Co, Le lapin bricoleur, quant à Pour tout l’or du monde, dont la date que tu mentionnes est juste, c’est évidemment un coup de cœur pour moi aussi, puisque c’est une jolie publication LSQR servie par un ePub 3 qui a donné un peu de fil à retordre à mes amies de Carte à Lire.
Et bien voilà, tu n’as pas pu faire court, au grand dam des détracteurs que tu cites plus haut. Mais  tu as des choses à dire ! Qui veut lire lira, et en sortira un peu plus nourrit après cette parole experte (que je partage) sur ce qui me semble bien être un déclin assuré d’une production littéraire numérique enrichie de qualité, trop onéreuse et insuffisamment valorisée !

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Bonjour Michèle, et merci encore de répondre si aimablement à mes questions, et ainsi venir enrichir ma rubrique « Parole d’Expert ».

Avec une rentrée des classes imminente, un sujet sur les pratiques pédagogiques dans le premier degré me semblait pertinent. En préparant mes questions, la première recherche tapée dans Google portant sur votre nom, m’a impressionnée. Plus de 15 pages d’affilée vous sont consacrées, rien qu’à vous (j’ai abdiqué à 16) ! N’est pas Inspectrice de l’Education Nationale conseillère TICE qui veut, et votre CV le prouve ! Votre éclairage sur le numérique en classe ne pourra donc qu’être « sensationnellement » enrichissant !

http://www.dailymotion.com/video/x2ejukl

Pour commencer, pouvez-vous nous préciser en quoi consistent le développement et l’accompagnement des projets innovants et les expérimentations intégrant les Tice au primaire.

Les transformations induites par le numérique ne sont pas principalement d’ordre matériel mais bien d’ordre pédagogique. Le référentiel de compétences des enseignants de Juillet 2013, précise que ces derniers doivent tirer le meilleur parti des outils, des ressources et des usages du numérique, en particulier pour permettre l’individualisation des apprentissages et développer les apprentissages collaboratifs. Ils doivent aider les élèves à s’approprier les outils et les usages numériques de manière critique et créative. La conception pédagogique avec le numérique (learning design) s’est développée comme un moyen d’aider les enseignants à faire des choix éclairés en termes de création de situation d’apprentissage qui sont pédagogiquement efficaces et utilisent intelligemment le numérique.

Pour Grainne Conole, chercheuse à l’open Université et à l’université de Leicester, la conception de l’apprentissage est essentielle. Elle englobe à la fois le processus de conception de l’expérience d’apprentissage et de son produit, c’est-à-dire du résultat ou de l’artefact du processus de conception dans un contexte d’usage en classe. Il est important de pouvoir partager les pratiques des enseignants autour du numérique. Comme nous l’indique cette chercheuse, il est crucial de pouvoir représenter visuellement la conception de l’apprentissage, pour rendre le design explicite et partageable [1]. Lors de la semaine 5 du MOOC REL 2014, un focus sur sa démarche a été proposé et nous montre l’importance des moments d’entretien, les regards croisés sur une situation d’apprentissage avec le numérique dans un contexte donné [2].

Accompagnement et innovation autour du numérique

Les cadres jouent un rôle essentiel pour développer une stratégie d’impulsion, d’accompagnement et d’évaluation des pratiques pédagogiques intégrant le numérique. Les espaces de partage et la mutualisation des pratiques facilitent les échanges de pratiques. Il est important de pouvoir les capitaliser dans des contextes donnés. L’accompagnement des démarches innovantes ou expérimentations, le partage des savoirs d’expérience sont indispensables. Comme l’a précisé L. Schweitzer lors du colloque CPU à Strasbourg, le 29 Mai 2015, « Il y a un enjeu à diffuser les expérimentations réussies ».

Pour ce faire, il est important de renforcer les missions des corps d’inspection afin de les conduire vers l’accompagnement d’équipes, la construction de compétences individuelles et collectives et la valorisation des compétences à faire réussir tous les élèves via le numérique. Le développement d’espaces de travail collectif, de co-intervention, les parcours hybrides, les activités collectives autour de la FOAD (formation ouverte et/ou à distance), les entretiens d’inspection, l’accompagnement et le suivi des projets numériques sont cruciaux pour accroître la réflexivité des enseignants autour des pratiques avec le numérique. Comme le précise Jean-Marc Monteil dans la dépêche AEF du 10 Juillet 2015, avec le numérique, l’enjeu est de penser des « contextes variés d’apprentissage ». « L’idée du socle commun de culture générale de tous les élèves, les enseignants, les citoyens est d’autant plus important qu’il est indispensable de se familiariser avec et de s’approprier la place du numérique dans le couple enseigner/apprendre ».

Des praticiens réflexifs

ll est important de pouvoir développer les compétences de l’enseignant comme « praticien réflexif » capable d’analyser sa pratique autour des usages du numérique, de résoudre des problèmes liés au design pédagogique, aux situations d’apprentissage à mettre en place au quotidien. Le « praticien réflexif » procède à des retours intellectuels sur son expérience, en cours d’action ou après celle-ci, en tâchant d’adopter une posture distante et critique qui lui permette de s’améliorer. L’institution doit proposer les conditions favorables, et créer des espaces et des temps d’échanges dans la communauté des enseignants.

Dans les archives de l’INRP figure un numéro dédié à ce sujet intitulé « Le praticien réflexif – La diffusion d’un modèle de formation »  (N°36 – 2001). Dans ce numéro, Marie-Josée DUMOULIN, Céline GARANT et Hélène HENSLER ont co-écrit le chapitre suivant : « La pratique réflexive, pour un cadre de référence partagé par les acteurs de la formation. » Pour ces auteurs, la pratique réflexive consiste en l’analyse de son expérience d’enseignement passée, présente, future et conditionnelle. Elle s’accompagne d’une démarche de structuration et de transformation de ses perceptions et de son savoir ; elle vise, entre autres, l’émergence ou l’explicitation d’un savoir tacite. La pratique réflexive est une démarche qui fait appel à la conscience et à la prise en charge de son développement professionnel par la personne elle-même, qu’elle soit enseignante ou future enseignante. Pour Donald Schön il s’agit d’étudier les mécanismes que mettent en place les professionnels pour tirer parti de leur expérience. Il met ainsi en avant une « forme de pensée présente dans l’agir des professionnels, verbale et explicite : la “réflexion sur l’action” » (Vanhulle, 2008).

La professionnalisation suppose la mise en place de moyens de développer la réflexivité et la distanciation critique des professionnels sur leurs pratiques, leurs compétences et leurs ressources, leurs représentations, leurs façons d’agir et d’apprendre.». Il est important de favoriser les échanges et les entretiens réflexifs durant les visites de classe, les observations de séances de classe intégrant le numérique. Rédiger une synthèse ou un article, diffuser des écrits réflexifs dans un contexte donné d’usages du numérique, les partager peuvent faciliter le développement professionnel des enseignants.

Importance de la recherche

La recherche a aussi un rôle à jouer et comme nous le décrit le projet « e-fran » qui vient d’être diffusé au BO du 23 Juillet 2015 pour faire le lien entre les communautés d’acteurs de l’éducation nationale, les universités et leurs recherches via les Espé, les collectivités, les entreprises liées au numérique pour construire des espaces de formation, de recherche et d’animation numérique. Cf Projet e-Fran.[3]

Importance des communautés de pratiques

Comme je l’ai déjà précisé dans mon article dans la revue « Education et Management », dans ce système, chaque enseignant peut apporter quelque chose à son pair, devenir acteur, auteur… Pilotage, formation professionnelle des enseignants, fonctionnement des communautés de pratiques, institutionnelles ou non, s’interpénètrent dans des dynamiques nouvelles. Les enjeux en sont le partage des connaissances, leur gestion organisée, la compétence des enseignants… en définitive, la qualité de l’enseignement et l’efficacité du système éducatif. La banalisation des outils informatiques et des réseaux, le développement des communautés de pratiques dans une approche coopérative et collaborative facilitent ce qu’on pourrait appeler un « km éducatif » (km = knowledge Management). C’est une nouvelle approche intéressante pour l’enseignant à la recherche d’identité professionnelle. L’introduction de nouvelles technologies aura toujours d’importants effets sociaux et organisationnels. Plus les changements seront grands, plus il sera nécessaire de gérer l’interface entre les caractéristiques de cette technologie et les caractéristiques de la vie organisationnelle. Il faudra donc s’assurer de sensibiliser l’ensemble du personnel, de l’impliquer, de l’habituer aux changements (principalement par une formation adéquate) et enfin de généraliser, c’est-à-dire prendre en compte les effets des changements sur l’ensemble des pratiques de l’organisation. L’organisation apprenante repose sur une conception qui va à l’encontre de la gestion traditionnelle. Elle n’est pas le lieu d’une direction « forte », au sens traditionnel, c’est-à-dire qui commande, énonce et contrôle une multitude de directives « du haut » pour ceux qui œuvrent « en bas ». Pour Claude Durand-Prinborgne [4], « la conception hiérarchique s’efface obligatoirement dès lors que la nécessité d’une conviction partagée et d’un travail en équipe apparaît de plus en plus comme une condition sine qua non du progrès. […] Toutes les orientations données au système éducatif reposent sur des engagements individuels et collectifs qu’on n’édifie pas par la coercition ». Face à la complexité, Hervé Sérieyx [5] dans son ouvrage, précise : « La pyramide hiérarchique, faite de décideurs, de transmetteurs, de contrôleurs, d’exécutants aura été l’outil spécifique de l’ère industrielle. […] La pyramide est figée ; le réseau jouit d’une géométrie variable. La pyramide s’autocentre sur son fonctionnement ; le réseau ne cesse de co-évoluer avec son environnement. » L’efficacité des organisations suppose une conjugaison dialectique de l’ordre et de la vie. La pyramide garantit l’ordre tandis que le réseau assure la vie.

Importance des réseaux sociaux – Formation informelle

Par le biais des réseaux sociaux, les enseignants peuvent développer leur « PLE » (personal learning environment) comme je l’ai noté dans ma thèse de doctorat. Le dispositif de socialbookmarking qui vise à archiver, mémoriser, partager des signets en groupes ou en communauté, peut être considéré comme un « dispositif processuel de la mémoire » fonctionnant sur le travail coopératif des usagers partageant leurs signets développant une mémoire collective. Mais ces bases de signets ne sont pas de simples « magasins » ou de « simples puits » à ressources et si on se réfère à la remarque de Pierre Lévy, l’enregistrement des données n’a pas de valeur en soi. Ce qui vaut, c’est « l’intelligence collective qui s’en nourrit, partout distribuée, sans cesse valorisée, coordonnée en temps réel, qui aboutit à une mobilisation effective des compétences. »

©Benjamin HUE pour la ville d'Hélancourt
©Benjamin HUE pour la ville d’Élancourt

Quels sont les outils mis à la disposition des enseignants ? Savez-vous comment ils les utilisent ensuite avec leurs élèves ?

Il est important de proposer des ressources ou des outils numériques et de pouvoir analyser des scénarios pédagogiques, d’évaluer des pratiques dans des classes, de diffuser les résultats. Cf ma présentation ESEN Octobre 2014 [4]

L’usage de la tablette doit s’inscrire dans une réflexion plus large qui prend en compte « le design pédagogique », le rôle du maître et de sa place pour la médiatisation de son enseignement. Nous pouvons nous référer au modèle SAMR pour mieux préciser la place de la tablette dans le dispositif en prenant en compte la taxonomie de Bloom. La taxonomie des objectifs de Bloom peut s’avérer intéressante pour des enseignants. En effet, elle  peut permettre de concevoir des activités pédagogiques, de présenter les informations selon les niveaux de pensée et de construire une progression pédagogique.

Modèle S
Modèle SAMR

Avec les tablettes, des environnements personnels d’apprentissage peuvent se développer pour que l’élève puisse travailler en autonomie, s’exercer. Pour relever ce défi, différents chantiers en perspective se profilent à l’horizon.   Si les enseignants notent des avantages en terme de « flexibilité pédagogique » avec la tablette, on peut noter une augmentation de la charge de travail en amont  pour le choix  du contenu adapté dans un contexte donné. Un collecteur de ressources et d’applications partageables pourrait être envisagé au niveau d’une académie pour aider les enseignants à mettre en place une pédagogie efficace avec les tablettes.

L’enseignant a besoin de créer ou de trouver du contenu adapté pour développer une pédagogie inversée propice aux apprentissages qui lui permet de redéfinir son taux de présence auprès de ses élèves pour les guider et les accompagner.

Les enseignants qui utilisent les tablettes sont amenés à réfléchir sur leurs pratiques mais, comme le précise Laurillard en 2007, la construction et l’utilisation de différents environnements numériques  nécessitent des compétences et la connaissance des affordances pédagogiques et techniques. La formation des enseignants autour des tablettes est cruciale.

Il nous faut assurer la mobilisation de tous les acteurs autour de cette problématique des usages de la tablette et les corps d’inspection, dans leurs missions d’impulsion, d’accompagnement et d’expertise ont un rôle majeur à jouer.

Au regard de quelques expériences dans divers salons, j’ai souvent été étonnée du manque d’intérêt du corps enseignant face aux ressources proposées lors de ces journées, comme si celui-ci n’était, en fait, pas concerné ! Qu’en est-il vraiment ?

Il est important d’avoir un temps pour découvrir des ressources pédagogiques, voir ce qu’elles peuvent apporter dans les pratiques pédagogiques.

La ressource pédagogique doit être « dynamisée » dans un contexte avec l’aide des utilisateurs et elle doit être diffusée en cherchant une « interaction » entre les usagers. Internet peut nous y aider. Nous avons là la possibilité d’établir des regards croisés possibles sur l’usage des ressources. C’est ce que je démontre dans ma thèse de doctorat axée sur les ressources pédagogiques, les pratiques de partage du socialbookmarking et la professionnalisation des enseignants. Dans ma thèse, je fais référence au « champ instrumental collectif » autour des usages des ressources. Comme je l’explique, le web est devenu participatif et de nouvelles pratiques de catégorisation de l’information fondées sur des communautés, des stratégies collectives d’indexation et de partage des ressources en ligne émergent. Le monde éducatif est particulièrement concerné. En nous appuyant sur la théorie du connectivisme de George Siemens, nous analysons les pratiques de socialbookmarking dans le domaine de l’éducation. Nous montrons que les espaces de veille et de partage de ressources pédagogiques dans ces communautés peuvent être des lieux privilégiés de personal knowledge management, et de développement de compétences professionnelles. Le personal learning environment (PLE) y a toute sa place. Malgré les tensions en jeu, ils participent à la définition de nouveaux cadres de formation que les systèmes éducatifs ne peuvent ignorer au 21e siècle.

Dans votre travail de formation, existe-t-il une dichotomie entre l’enseignement prodigué et la faculté à le recevoir ?

Il est important de pouvoir développer le PLE (Personal learning environment) pour des enseignants et de prévoir un temps pour la formation informelle. Comme je l’ai précisé déjà dans la revue THOT, l’apprentissage informel c’est l’apprentissage partout et en tout temps par le biais des autres dans les réseaux de connexion. Nous avons un nouveau rapport au savoir et aux connaissances et la frontière entre temps de travail et temps personnel s’estompe. [5]

Pratiquer les TICE demande-t-il des moyens financiers particuliers ?

Elles supposent d’avoir des équipements (ordinateurs, tablettes, TNI….). Mais il y a un investissement majeur à prévoir pour pratiquer les TICE : la formation, des enseignants, des formateurs, et des cadres.

Qu’en est-il des ressources, elles-mêmes. Lesquelles recommandez-vous ?

De nombreuses ressources sont disponibles sur le Web. Il faut savoir se repérer et la constitution de bases collaboratives peut être une aide précieuse. Il existe un service public du numérique éducatif qu’il est important de présenter aux enseignants. [6]

Quel regard avez-vous sur tout ce qui se fait au niveau des applications tablettes et de leurs utilisations ? En préconisez-vous l’usage ?

Avec cet outil nomade, nous avons des potentialités multimédia à portée de main. La tablette peut être à la fois une banque d’images, un appareil photo, un laboratoire de langue et c’est un outil qui aide l’enseignant à médiatiser son enseignement.  Les observations nous montrent que l’élève  peut s’enregistrer, s’écouter, se corriger, et les applications transversales comme « Book Creator » permettent toutes sortes de projets de classe comme le cahier de vie en maternelle, ou la création de  parcours en histoire de l’art. Si la tablette est avant tout une porte ouverte vers la création, c’est aussi  un outil « boîte à mémoire » qui permet aux élèves de revoir à souhait les réalisations faites en classe. La construction  progressive des notions en situation en est facilitée. C’est aussi un outil tactile à haute valeur cognitive qui permet à l’élève de s’exercer et de se corriger. L’enseignant interagit avec l’effort positif et la motivation des élèves, leur fournissant du temps d’apprentissage vraiment efficace et présentant des situations didactiques et pédagogiques pertinentes et stimulantes. Une façon d’engager les élèves dans leurs apprentissages !

S. DehaeneUn impact positif sur les apprentissages peut être noté dans de nombreux champs disciplinaires comme en lecture. Stanislas Dehaene dans son ouvrage « Des sciences cognitives à la salle de classe », nous précise qu’il existe de nombreux outils numériques pour faciliter l’apprentissage de la lecture et parfois beaucoup trop de temps de l’enseignement est alloué dans les écoles à la présentation de concepts qui pourraient être acquis au moyen d’un matériel didactique de qualité et adapté. Encore faut-il connaître les potentialités des outils, les rendre accessibles et mettre en avant leurs apports pour les apprentissages. Pour mieux aborder la « chimie » du code alphabétique, l’usage de la tablette en est un exemple. Maria Montessori serait certainement heureuse de pouvoir découvrir le « Qbook »,  livre numérique développé aux USA qui combine le format ebook avec l’interactivité d’un smartphone en offrant une approche kinesthésique de la lecture tout en permettant aux élèves de mieux appréhender le code alphabétique. Elle nous inventerait une pédagogie Montessori 2.0 ! Comme je l’ai abordé lors de mon intervention au Salon du Futur du Livre,  les livres et albums interactifs avec toutes leurs fonctionnalités peuvent faciliter  la compréhension des textes littéraires dans certaines conditions.

Avec la tablette, il est possible de proposer  de nouvelles ambitions intellectuelles pour les élèves en développant l’individualisation, et en renouvelant les modes d’organisation dépassant l’espace-temps de la classe qui facilitent les apprentissages « dans » et « hors les murs » de l’école. La réalité augmentée au travers d’une tablette tactile peut enrichir les documents imprimés d’éléments virtuels. Les enseignants peuvent utiliser  les QR Codes pour enrichir les supports de cours destinés aux élèves avec des documents multimedia. Les enfants peuvent les consulter grâce à une application spécifique installée sur les tablettes en classe. Une occasion d’apporter des aides pour les leçons à mémoriser ou pour rendre les supports de cours plus ludiques ! Il suffit d’insérer des  QR Codes pour générer du contenu augmenté sur les tablettes.

Les potentialités pédagogiques ne tiennent pas uniquement dans une tablette mais dans la façon dont on s’en sert.  La place et le rôle du maître restent essentiels.

Le livre en tant que ressource numérique à part entière a un positionnement compliqué. Alors qu’on propose à l’apprenant nombre de ressources « ludo-éducatives », le livre qui raconte une histoire reste sur le banc (si je puis dire). Avez-vous des expérimentations contraires, ou bien corroborez-vous mes dires ?

Lors de mon intervention au Salon du Futur du Livre à Chenôves où je m’appuie sur les travaux de Véronique Boiron, j’ai abordé la question de la place de la tablette pour aborder la littérature jeunesse et notamment pour développer la compréhension [7].

La place de l’enseignant est essentielle en classe pour proposer des usages autour de la tablette. Néanmoins, pouvoir écouter une histoire, la réécouter revenir en arrière avec tous les apports du « multimédia » (images, sons, texte….) en autonomie comme dans un coin écoute peut aider des élèves. Pour les contenus, il existe de nombreux services comme « La Souris Qui Raconte » les sites d’éditeurs en ligne qui diffusent des ressources numériques autour de la littérature, mais aussi des espaces d’enseignants qui proposent des scénarios d’usages pour aborder la littérature jeunesse.

Exemple : Une vidéo pour mieux comprendre l’album de la sélection Escapages 2012 dans l’Indre à l’école maternelle. (Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? de Kimura Yûichi, illustrations Takabatake Jun aux Éd. Picquier Jeunesse).

Image de prévisualisation YouTube

[1] : http://ecoledigitale.blogspot.fr/2014/04/clomrels5micheledrechsler-rendre-le.html
[2]: http://rel2014.mooc.ca/
[3] : Projet e-FRAN BO 23 Juillet 2015 https://www.mindmeister.com/maps/show/574458886
[4] : Présentation ESEN – Enseigner et apprendre avec une tablette à l’école primaire- Formation et accompagnement : http://fr.calameo.com/books/000302261cdaee28cb37a
[5] : http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/5200/social-bookmarking-formation-tout-long-vie/#.Vd_yP5czsb4
[6] : http://www.education.gouv.fr/cid73569/le-numerique-au-service-de-l-ecole.html#Onze_nouveaux%20services%20pour%20cette%20rentr%C3%A9e
[7] : http://fr.calameo.com/read/000302261361cbb4abfe6
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Après une orthophoniste et un psychiatre, que l’arrivée des objets connectés a poussés à certaines mutations, c’est au tour d’une bibliothécaire de nous raconter son métier, lui aussi en pleine révolution.

Alors que Marianne S. termine la mise en pratique des ateliers sur lesquels elle travaille avec La Souris Qui Raconte depuis le mois d’octobre, j’ai tout naturellement souhaité m’entretenir avec une bibliothécaire qui avait bénéficié de ses ateliers. Marianne ayant quelque accointance familiale avec la ville de Lyon, elle a initié 4 rencontres dans la région, dont deux à Villeurbanne dans la très belle bibliothèque du Rize, en février dernier.

Jacqueline Valard, vous êtes une de ses bibliothécaires, et je vous remercie infiniment pour votre temps, et vos réponses. Pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste votre métier aujourd’hui et si des différences sont apparues depuis… disons … une dizaine d’années ?

Je ne pense pas que le métier ait foncièrement changé. Les missions sont toujours de réaliser une sélection de titres qui correspondent aux besoins d’information, de formation du public, et d’accueillir les publics, les aider dans leurs recherches et les orienter dans leurs choix.
Certes, les supports changent, les cédéroms disparaissent, les ebooks et les applications apparaissent. L’important reste le contenu !
S’approprier une application, c’est comme s’approprier un album, c’est toujours chronophage. Mais comment transmettre sans connaître ?
Ensuite s’ajoute la partie technique, mais il faut reconnaître que les tablettes sont des outils bien plus simples d’utilisation qu’un ordinateur !
Dans les accueils du samedi matin pour enfants ET leurs parents, je propose, sur un fil conducteur le plus pertinent possible, la découverte simultanée de différents média : histoire papier, court métrage, musique, application. Chacun puise dans ce qu’il préfère, en ayant connaissance de l’ensemble des ressources mises à disposition.

apprendre à dessiner une vache 3
A titre d’exemple, lors de la parution de : Le meilleur livre pour apprendre à dessiner une vache  / Hélène Rice ; Ronan Badel –  T. Magnier, j’avais bâti l’animation autour du crocodile (il faut voir le livre pour comprendre !).

N'oublie pas de te laver les mains

C’est à dire que j’ai lu le classique : N’oublie pas de te laver les dents / Philippe Corentin – Ecole des loisirs, puis nous avons dégusté un crocodile bonbon d’une marque bien connue. Retour  sur la lecture avec  Le meilleur livre pour apprendre à dessiner une vache, ce que les enfants ont fait au feutre vert fluo. Découverte du premier épisode de Caïman songe/ Anne-Sophie Gousset chez Tralalère. L’attrait pour la tablette permet de faire poser les crayons facilement. Et pour finir, Rocco le vieux croco dans Cuit cuit / Les Papas Rigolos en CD.

Caiman songe
Une fois la séance « organisée » terminée, les enfants et leurs parents ont un temps de liberté. Là, certains retournent sur l’application, d’autres reprennent  une  des histoires, d’autres encore dessinent… Et les parents demandent les références de l’application.

Quel est votre équipement numérique, ordinateurs, tablettes et liseuses, et leurs modes d’utilisation pour vos abonnés ?

La médiathèque du Rize propose 9 ordinateurs avec connexion Internet en consultation libre, à concurrence d’une heure par jour  pour tout adhérent ayant sa carte valide (gratuite jusqu’à 26 ans et 10 € pour les Villeurbannais de plus de 26 ans en plein tarif ou une carte uniquement consultant et gratuite). 4 tablettes (jusqu’à leur disparition). 2 avec une sélection en direction des adultes,  2 avec une sélection  pour les enfants. Elles sont également en consultation sur place et libre d’accès. Nous n’avons pas de liseuse.

Concernant les acquisitions des ressources, dont il n’est pas rare d’entendre qu’elles sont compliquées pour les bibliothèques, pouvez-vous nous raconter comment cela se passe au Rize.

Chaque responsable de secteur (musique & cinéma, documentaires adultes, fiction bandes dessinées adultes, fonds local,  jeunesse) s’occupe de la veille sur les applications concernant son domaine. La demande d’acquisition est transmise au responsable multimédia qui achète les applications. Elles sont ensuite testées.  Tous les deux mois une sélection d’une vingtaine d’applications est faite pour une mise à la disposition du public. (Mise à disposition fictive depuis mi-décembre et le vol des tablettes, en attendant le rachat en cours). Certaines applications sont présentées plus particulièrement lors d’ateliers. Les applications « coup de cœur » font l’objet d’une présentation sur  signet plastifié, intégré aux collections de livres.  Si l’usager le souhaite il peut flasher le QR code qui le conduit au site marchand.
Les outils de veille sont principalement sur les sites Internet (la souris grise de Laure Deschamps, Idboox d’Elisabeth Sutton, Declickids de Nathalie Colombier, le regretté Applimini de Odile Leveugle, etc…),  les flux Rss sont bien pratiques pour être tenu informé, de même que les newletters, etc. Le « bouche-à-oreilles » de Facebook, est également efficace entre collègues. Les quelques années de pratique permettent aussi de connaître quelques éditeurs importants à suivre (Audois et Alleuil, Tralalère, Cotcotcot apps….), avec une veille particulière sur la production des auteurs illustrateurs déjà reconnus pour leurs albums.
Pour l’année 2015 le budget des applications est de 445 € pour le réseau, dont 265 € pour la jeunesse, et pour la première fois cette année, sans répartition par site. Et l’équipe a la chance de bénéficier d’une personne en emploi d’avenir, en charge des médiations auprès du public en salle.

A combien se montent vos ressources numériques pour les enfants aujourd’hui (applications et eBooks) ?

Nous devons avoir actuellement autour de 180 applications et eBooks. Principalement des applications pour la petite enfance et tous genres confondus, documentaires, ludo-éducatives, histoires, jeux…
Lors de la mise à disposition d’une sélection bimensuelle j’essaie d’équilibrer l’offre pour chaque tranche d’âge, en documentaires, histoires et apprentissage ou ludo-éducatives.

Il y a quelques temps de cela, j’avais pointé du doigt certaines pratiques d’acquisition qui me paraissent indignes des bibliothèques (relire article du blog ici), et dont je crains qu’elles ne se perpétuent en l’absence de législation. Avez-vous votre avis sur cette question, vous-même mais aussi au Rize, parmi vos collègues, ou votre direction ?

Que voulons-nous ? Quelle société ? Souhaitons-nous être envahis par la publicité et ne plus avoir de choix ? A partir du moment où nous souhaitons des applications de qualité, avec de vrais créateurs, dans un environnement sécurisé pour nos enfants, il est indispensable que toutes les personnes de la chaîne de fabrication soient rémunérées. Par contre il est aussi vrai que le coût réel d’une application est vite hors des possibilités des budgets !
Pour une petite structure comme la médiathèque du Rize, les livres ne sont achetés qu’en un exemplaire, qui reste plusieurs années à disposition du public. Alors que les applications, pour deux tablettes dédiées jeunesse en salle, il n’y a qu’un seul achat et 2 lectures simultanées possibles. Et, au bout de deux mois, l’application est remplacée par une autre.
C’est à dire qu’une acquisition par structure me semble la moindre des choses, mais je ne suis pas prête à acheter 2 fois la même histoire pour une durée brève. Toute l’ambiguïté est là.

J’aimerais maintenant que nous abordions les deux ateliers que Marianne est venue animer dans votre bibliothèque. Le premier « Le Livre Papillon » et le second « Il suffit parfois d’un cygne » sont respectivement une application et un eBook enrichi. Leurs différences de formats ont-elles eu un impact dans le déroulé des ateliers ? En avez-vous senti les différences ?

Programme du Rize

L’application est directement visible sur la tablette contrairement à l’eBook qu’il faut aller chercher dans la bibliothèque de la tablette et demande une médiation supplémentaire. Sans doute très pratique en famille, moins en bibliothèque.
Est-ce une impression ? Je trouve l’eBook moins « stable » que l’application. Toutefois je n’ai noté aucune remarque, ni des enfants ni des adultes qui les accompagnaient concernant le support.

Pouvez-vous nous décrire rapidement comment se sont passés ces ateliers, et s’ils vous ont apporté un autre regard sur la lecture numérique ?

J’ai beaucoup apprécié ces ateliers, ils m’ont « décomplexée » pour les présentations futures. Je m’explique. Quand je présente un album aux enfants, je le mets en voix, je l’anime, tourne les pages plus ou moins vite, etc. Une histoire de LSQR est déjà animée, sonorisée, elle n’a pas besoin de moi ! Marianne m’a permis de voir ce que l’on peut faire très simplement, assise au milieu des enfants. Tout le monde profite de l’image de belle taille sur grand écran, et une fois qu’ils ont compris que les petits doigts sur la tablette c’est « chacun son tour », tout le monde est fin prêt pour la grande aventure. La préparation en amont est la même que pour un album « ordinaire ».  Il faut bien connaître l’histoire et malgré cela les enfants découvrent toujours un détail qui m’avait échappé. D’où l’émerveillement. Les ouvertures ou rebondissements sont les mêmes, par exemple : Il suffit parfois d’un cygne nous a permis de découvrir les documentaires sur les oiseaux, et Marianne nous a appris l’origami d’un oiseau.

Et les enfants, comment ont-ils perçu cette rencontre ?  Est-ce que certains d’entre eux, ou leurs parents, vous en ont reparlé depuis ?

Il y a surtout une demande pour recommencer ! Les enfants n’étaient pas pressés de repartir. Il suffit parfois d’un cygne est une histoire courte. La séance fut donc agrémentée de l’Ogresse, autre très belle histoire de LSQR,  pour le bonheur de tous.

Avez-vous trouvé l’expérience positive, comptez-vous la prolonger et proposer régulièrement de pareilles rencontres avec les jeunes lecteurs ?

Oui oui, et je suis ravie car j’ai maintenant un programme tout fait pour mes lectures d’été !

Pour terminer, et partager avec les lecteurs (dans lesquels je ne doute pas qu’il y ait des bibliothécaires) pouvez-vous me citer trois livres numériques (hormis LSQR) que vous aimez particulièrement et nous expliquer pourquoi, comment ou grâce à qui vous les avez distingués.

Trois histoires, c’est difficile, je ne voudrais blesser personne, et je vais faire un choix spontané de ce qui me vient à l’esprit en premier, en évitant toutefois les noms déjà beaucoup cités.

• C’est pas de l’eau, c’est des mots Marc Solal / Marie-Paule Prot – La dentellière.  Découverte suite à une critique de La Souris grise. Une histoire courte, poétique, parfaitement ciselée.

• Pierrot Pierrette / Nicolas Gouny – Audois Alleuil. Présenté par IDboox sur son site. En noir et blanc avec juste quelques pointes de rouge, une histoire de tendresse.

• La grande fabrique de mots Agnès de Lestrade / Valérie Docampo – Mixtvision. Du livre éponyme édité chez Alice. Critique sur Declickids. Dans un pays où les mots s’achètent, comment dire son amour ? Avec là une forte dominante de rouge.

Voilà un choix qui trahit mes dernières recherches !
Il faut vous dire que la Cie Anda Jaleo est  pour un an en résidence au Rize autour du thème de L’AMOUR  et que je tisse des liens entre les présentations faites aux enfants et ce qui se passe ailleurs dans le bâtiment.

Vos trois choix sont excellents ! Si je ne connais pas C’est pas de l’eau, c’est des mots, je connais les deux autres avec un coup de cœur pour Pierrot Pierrette, et l’univers tellement remarquable de Nicolas Gouny. Merci encore Jacqueline, pour vos réponses et vos éclaircissements sur votre métier et votre rapport au numérique.

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