Je ne sais pas pour vous, mais pour moi je trépignais d’impatience comme un enfant à deux jours de Noël. « Le drôle de chat qui mord » mis en ligne le 10 février, est un livre que j’affectionne particulièrement. Bien sûr, j’aime tous les livres que je publie, le contraire serait un comble, mais j’ai un ressenti particulier pour celui-là.

Le thème du deuil, sujet ô combien difficile en littérature de jeunesse, est ici abordé par la métaphore d’une grande ombre noire. Un chat, à moins que ce ne soit un tamanoir ou un tigre du Bengale, est le témoin du temps qui passe dans cette petite cabane chargée d’amour et de souvenirs.
Pauline Sauveur, vous êtes architecte et auteure, comment ce texte, d’une poésie amène, s’est-il construit en vous ? Où est-il né et pourquoi ?

photo soupe pauline light

Il est né de l’envie d’écrire sur l’architecture, sur les maisons. J’ai été étonnée que cette envie ait donné lieu à ce texte sur le deuil, je ne l’avais pas formulé au départ. Ce qui est resté en filigrane c’est que la maison, la cabane, reste le lieu qui accueille, qui évolue, et qui d’une certaine façon accompagne les humains dans ce parcours.
J’ai écrit la trame de toute l’histoire en une seule fois, d’où la surprise de découvrir la tournure que cela prenait en même temps que je l’écrivais, un soir, à la table de la cuisine, au son de la radio russe, chez ma grand-mère, à Helsinki (Finlande) où j’étais venue pour quelques semaines.
J’ai ensuite retravaillé l’histoire, par petites touches, pendant longtemps.

Les illustrations de Giovanna Gazzi, d’une délicatesse infinie, respectent votre phrasé. Pas de pathos, mais au contraire une immense bienveillance sur ce sujet vivant qu’est la mort ! Vous le dites si bien ! Qu’avez-vous éprouvé à leur découverte, et si je vous demandais de choisir une seule image dans tout le livre, quelle serait-elle ?

Ce fut assez long je me souviens, pour trouver la personne qui prendrait en charge l’illustration. Mais j’étais confiante, car il me semble que l’idée de base dont on avait parlé ensemble, d’un dessin délicat et plein de poésie, était ce qu’il fallait pour ce texte. Aussi, j’ai beaucoup aimé ce que j’ai découvert du travail de Giovanna quand vous m’avez envoyé le lien.
Et dès les premiers croquis j’ai adoré. C’était très beau de voir sa proposition, de voir le déroulé des images prendre forme. Je me souviens aussi de l’instant où j’ai découvert le chemin de fer complet, c’était le 7 janvier 2016, il pleuvait, j’étais en déplacement, et j’ai ouvert le mail dans un café. J’étais sous le charme et heureuse. Je l’ai évoqué dans le journal de résidence que j’écrivais à ce moment là comme d’un moment lumineux. (c’est grâce au journal que je me souviens de la date !)

2_16_provanimaz_videoPour choisir une seule image, quelle affaire ! J’aime toutes les petites bébêtes qui traversent l’écran, j’aime beaucoup l’arbre au fil des saisons, et la page avec le lièvre le tamanoir et le hérisson fâché !
Mais à choisir une seule page ce serait celle avec le petit bonhomme de bois sur le buffet. J’ai été étonnée et emballée par chaque détail, comme d’avoir 4 ans et de poser le nez sur le rebord du meuble pour regarder entre les bols, les vases, et les pots de fleurs. Mais heureusement le livre comporte plein de pages, on peut toutes les aimer !

Et puis il y a toute la partie enrichie de votre texte, la lecture de Cécile, la musique. Vous me disiez que ça vous a fait un « drôle » d’effet d’entendre une autre voix sur vos mots. Vous qui êtes rompue aux lectures à haute voix pour les pratiquer avec votre collectif *Public averti, comment celle-ci vous est-elle apparue ? Et avec les images en plus, cela lui donne-t-il encore une autre dimension ?

J’aime vraiment lire au public, c’est carrément addictif, parce que c’est l’une des formes qui donne toute la dimension du texte, et qui engage notre propre présence. C’est de l’ordre de la performance, non pas une performance au sens sportif, mais au sens de l’engagement face aux autres. Les autres, qui ensuite le reçoivent exactement comme ils veulent.
Ce fut une découverte d’entendre Le Drôle de chat qui mord dit par Cécile, son rythme à elle, sa façon d’appuyer tel ou tel mot. Il y a des choses minuscules qui me touchent beaucoup, comme par exemple le souffle qu’elle a pour la fin de la phrase qui raconte que la porte oubliée va s’ouvrir.
En fait la combinaison de tout, la musique, les sons, les enchaînements, les pages sans texte (j’aime beaucoup ça) la voix et l’animation, bref ce que permet le livre numérique me semble d’autant plus intéressant qu’il n’y a aucune surenchère technique, on laisse toute la place à la poésie. Et je suis heureuse que le texte ait maintenant sa propre vie dans cet ensemble.

Giovanna, vous êtes illustratrice et peintre italienne, vos illustrations d’un grand raffinement (je suis fan) pouvaient sembler difficiles à transposer en numérique (je pense notamment à la richesse de vos textures, avec des surimpressions et des transparences…), pourtant vous avez su garder toute la sensibilité propre à vos images « papier ». Comment avez-vous organisé votre création ?

Je suis partie très heureuse parce qu’illustrer ce conte était un défi.
C’est une histoire de grandes lumières et d’une ombre importante, mais tout compte fait une histoire pleine d’amour.

C’est une gageure de donner corps à des lumières et à des ombres et le crayon est parfait pour cela.
J’ai lu et relu le conte en français avant de le traduire dans ma langue, parce que je voulais me pénétrer des ambiances avant de m’arrêter aux détails. Mes premiers dessins sont nés ainsi. À partir de l’histoire originale sans être trop descriptif. Puis j’ai cherché un story board qui soit cohérent avec les autres histoires de La Souris Qui Raconte et s’adapte à toutes les images qui, entre temps, me venaient à l’esprit. A la fin j’ai choisi que chaque illustration s’articule en deux passages, parce que le rythme des séquences me semblait trop statique sinon : l’ombre roule, descend, se contourne, et l’image doit refléter ce mouvement. La difficulté majeure a été de conserver le trait du crayon le plus net et le plus frais possible, même dans les phases de la couleur. J’ai passé des heures à détourer les figures pour conserver la finesse du dessin au crayon.
C’est donc un travail qui a demandé du temps et je ne cesserai pas de dire combien j’ai apprécié la disponibilité unique de Françoise qui a accepté et respecté toutes ces nuances en cours d’ouvrage.

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Au regard de votre art, est-ce que cette façon de procéder s’est avérée contraignante ? Vous a-t-elle demandé une adaptation ?

J’ai voulu profiter du texte de Pauline : illustrer une histoire spéciale, délicate et difficile en même temps, avec beaucoup de liberté et aussi une grande rigueur. Ça a été une grande opportunité pour moi. J’ai réalisé que je devais aborder ce travail de la même façon que j’anime mes cours ou mes ateliers. Je mets sur la table tous les ingrédients (matériaux, instruments), je montre comment les mélanger, les combiner, je suggère des résultats possibles, et ensuite je laisse faire au gré du travail qui s’organise presque tout seul. 
Peu à peu, tout prend forme et trouve le parfait équilibre entre ce que nous avons entre les mains, et nos intuitions dans la composition de l’œuvre.
Pour ces illustrations j’ai travaillé ainsi : les dessins, les fonds séparés, les chats et les « demi-chats » c’est-à-dire des chats peu définis parce qu’encore très dans « l’ombre ». Puis j’ai traité tous ces différents éléments comme des morceaux de collages, manuels et numériques, en cherchant à les fondre de manière harmonieuse.
Dans certaines planches ça a été plus simple et spontané que dans d’autres, mais à la fin les illustrations sont arrivées pratiquement toutes seules. J’ai beaucoup aimé en particulier la façon dont l’ombre prend petit à petit une forme et un volume. Elle se concrétise et devient chat.
Et dans les passages où on cherche à éloigner les enfants du drôle de chat, les deux adultes inventent une galerie d’animaux fantastiques et grotesques qui n’ont rien à voir avec cette maison pleine de paix.

Vous aviez une idée très précise des animations que vous souhaitiez dans le livre, avec une préparation minutieuse à l’intention de l’animateur et du développeur. Les avez-vous retrouvées en visionnant le livre animé ?

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Oui tout à fait, et j’en ai été très émue parce que tout en imaginant des gestes et des mouvements c’est une surprise, par exemple, de savourer la lenteur ou la rapidité des animations pendant le récit : « combien de temps » pour faire voler une tenture ou onduler les cœurs entre les plantes, faire sauter les outils sur le tapis… Ces effets je les ai découverts seulement quand l’animation était terminée, avec la voix de la narratrice et les musiques ; le résultat est un ensemble que je trouve très harmonieux et impossible à imaginer en cours de travail. Je pense aussi que sans avoir jamais rencontré aucune des personnes avec lesquelles j’ai partagé ce travail, il y a eu un grand respect mutuel à prendre en mains ce qui nous a été confié et de le sublimer, chacun dans sa spécialité. Ainsi une fois le travail terminé il se révèle comme étant un résultat vraiment remarquable pour tout le monde.

Dans votre biographie, il est question de l’Exposition Internationale d’Illustration Immagini della Fantasia ? En quoi consiste cette exposition et qu’y faisiez-vous plus précisément ?

J’ai participé de 2003 à 2008 aux éditions de la Mostra Internazionale d’Illustrazione « Le immagini della fantasia » a Vérone dans des lieux prestigieux et variés (Gran Guardia, Teatro Camploy, Palazzo Forti…). La Mostra, créée par la fondation Stepan Zavrel, est un réservoir précieux  d’œuvres et d’artistes, en plus d’être une importante école d’illustration. Elle concerne chaque année plusieurs villes en Italie et à l’étranger. J’ai travaillé dans ce contexte avec d’autres illustratrices dans la réalisation de certaines scénographies, ateliers et stages pour adultes et enfants. 
Cela m’a permis d’aborder et de comprendre l’illustration du côté de ceux qui cherchent, ceux qui choisissent un livre pour les images, avant même que pour les mots, et qui – à tout âge – sont fascinés par ce langage de l’illustration qui, bien que n’étant pas un art pur, doit inclure dans tous les cas un parcours artistique de recherche et d’innovation.
Ce que nous avons réalisé pour nous adapter à la Mostra dans les différents lieux qui l’ont abritée, est ainsi la synthèse du travail d’une équipe qui dans ce cas a travaillé non pas tant pour exposer que pour mettre en valeur la beauté, les styles, et la valeur du langage de l’illustration.

Quels sont vos futurs projets à l’une comme à l’autre ? Ecriture, résidence, publication… et comment imaginez-vous partager « Le drôle de chat qui mord » auprès du public et des gens de la profession ?

PaulineLa prochaine publication est prévue pour avril, en littérature vieillesse (comme disent certains auteurs jeunesse, j’aime cette expression qui fait un peu réfléchir !) il s’agit d’un livre photos avec texte, sur le parcours vrai d’une femme devenue homme. Devenir soi, c’est quand même la grande affaire pour tout le monde. Il va s’intituler quasi certainement « Presqu’îl-e » et paraîtra aux éditions Jacques Flament, dans sa collection Images et Mots.
Les dernières résidences d’auteure que j’ai faites sont maintenant terminées, je finis d’ailleurs la mise en page avec un graphiste, Benjamin Cheminat,  du livre de fin de résidence qui reprend les photos et le journal écrit tout au long, en Essonne, sur le thème des carriers travaillant à l’extraction du grès. Il comportera également des pages imprimées en risographie, ce dont je me réjouis carrément. La publication est réalisée dans le cadre interne de la résidence, ce qui en fera un livre introuvable, mais on peut tout voir sur le site littéraire remue.net ! 
Ensuite, je vais reprendre le cours des projets que je développe, comme souvent, sur plusieurs années, en écriture photographie et sous formes d’installations quand cela s’y prête. Les lectures avec le collectif *Public averti seront aussi des rendez-vous importants au cours de l’année.
Pour ce qui est de partager Le drôle de chat, j’espère pouvoir le lire à des classes ou en public, en bibliothèque. Je suis vraiment enthousiaste, et j’ai hâte de voir quel sera l’accueil pour cette forme numérique !

Giovanna : Je pense que je suivrai deux voies : ici sur place et en ville parce que je crois que la formule de l’abonnement à laquelle nous ne sommes pas habitués peut représenter un bel enrichissement de l’offre des bibliothèques pour enfants. Et le français ici est une langue assez courante. Dans l’école dans laquelle j’enseigne cette année, les enfants étudient l’anglais et le français, et il en est de même dans d’autres écoles de la province.
La seconde voie maintenant… ce travail a mobilisé des énergies précieuses et l’envie de faire beaucoup plus dans cette direction. Ces jours-ci je dessine quelques maquettes des aventures sans parole d’un petit personnage féminin entreprenant, et je m’amuse beaucoup en pensant à son mouvement. J’ai réalisé ce livre pour l’animation, il me donne l’inspiration et le prétexte de tenter cette aventure.
C’est pourquoi je pense que à partir de vendredi j’enverrai à tous mes contacts dans l’édition le lien vers « Le drôle de chat qui mord », en le présentant comme le travail le plus avancé et le plus complet auquel je sois parvenue jusqu’à maintenant.

Merci à vous deux ! Le plus précieux dans une aventure comme celle-là est ce que vous dites plus haut Giovanna.
Pauline, vous Giovanna, Cécile Givernet pour la voix, Prakash Topsy pour les animations, Pierre Canthelou pour le développement html5, Michel pour le son, et moi (un peu), fait de cette œuvre un livre unique, qui, mené à 14 mains, a respecté et mis en valeur les contributions des uns et des autres.
Merci à vous tous également de me permettre cela.

Mention spéciale à mon oncle Remo, pour la traduction de ces échanges avec Giovanna, car non je ne parle pas couramment l’italien !

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