Alors que le rapport PISA 2016 vient d’être dévoilé et qu’une de mes lectures du moment est « Les lois naturelles de l’enfant » de Céline Alvarez (les arènes), j’ai eu envie de recueillir les impressions d’un professeur des écoles sur un système scolaire français médiatisé.
S’il n’est pas besoin de te présenter aux milieux de l’enseignement, peux-tu le faire ici, pour les lecteurs de La Souris Qui Raconte.

Véronique Favre, j’ai presque 50 ans, je suis professeur des écoles depuis … 20 ans, j’étais formatrice en français langue étrangère (jeunes et adultes) avant ça.
J’habite Paris, j’ai fait la majeure partie de mon parcours en ZEP, Goutte d’Or, et depuis 5 ans je suis sur la butte Montmartre : j’y ai trouvé une vraie mixité.
J’ai une classe de petite section.

On peut lire sur ton blog Doigt d’école que tu travailles avec des tablettes depuis 2011. Peux-tu nous décrire comment celles-ci sont exploitées et comment les enfants se les approprient. Une petite méthode en dix doigts en quelque sorte.

VF : Ils découvrent progressivement (à petites doses) ce que l’on peut faire avec une tablette (pas seulement tuer le temps dans la salle d’attente du pédiatre donc). 
Toujours en lien étroit avec les projets de la classe, en complément, jamais « à la place de », ils envisagent ce support pour s’enregistrer, jouer, apprendre et partager avec leurs familles (nos « créations », les traces des progrès en classe etc). 
Ils se l’approprient chacun à leur rythme. C’est très variable, et peu importe.
Ils créent des objets d’apprentissage, j’en créé pour eux, ils écoutent des histoires, ils jouent, on accède à des ressources (images, musique) c’est vaste. Un peu comme si tu me demandais ce que je leur propose comme activité en arts visuels : je n’aurais pas assez de quelques lignes.

©Beauvoir Schcool
©Beauvoir Schcool

Le salon de Montreuil a fermé ses portes début décembre et j’ai encore en tête les remarques sceptiques de parents et grands-parents. La « peur » de la tablette (et des écrans) est encore prégnante. Quel rapport as-tu avec les parents des enfants de ta classe ? Est-ce que ta pédagogie fait l’unanimité ?

VF : Grâce au blog de classe, où je partage la vie de la classe, les parents sont rassurés : oui, je dose, je sélectionne, je choisis : les élèves ne passent pas leur journée face à un écran mais bien face à leurs camarades. Je suis responsable.
Oui, rassurés, parce qu’ils pensent au départ que je vais l’envisager « comme à la maison ». Mais non.
En réunion de rentrée avec les parents de la classe, j’annonçais que j’avais rendu toutes les tablettes en prêt et j’ai entendu ce cri du cœur d’un papa : « TANT MIEUX ! ».
Nous nous sommes expliqués et j’ai exprimé que je m’en servais comme d’un support complémentaire, un support pensé pour apprendre. Il faut discuter, expliquer.
J’ai ajouté que j’allais tout faire pour en obtenir d’autres ! C’est chose faite.
Le blog de classe me permet de me justifier, (dé)montrer des usages pédagogigues.
C’est assez nouveau à l’école, il faut montrer, partager ce que l’on peut apprendre avec le numérique. Ça ne va pas (encore) de soi. C’est aussi notre rôle à l’école d’expliquer ce que l’on fait avec les élèves qui nous sont confiés.
Au début, ils sont plutôt dubitatifs, puis ils comprennent parce qu’on leur explique.
C’est du même ordre qu’expliquer que la maternelle est une école à part entière, pas une garderie : « oh mais c’est fou tout ce qu’ils font à l’école ! ». Ben oui.

As-tu vu des changements de comportement des parents depuis le début de ta pratique en 2011 ?

VF : Ce sont les mêmes réserves au début. Non, ça n’évolue que très peu.
Ce qui a évolué c’est l’équipement des familles (smartphone et tablettes), et la confusion reste entre usages privés et usages pédagogiques qui va avec : à nous de lever les incompréhensions.

Début octobre j’écrivais un article, sous forme de grande question « Le plan numérique fera-t-il changer l’école ? » Ces acquisitions massives de tablettes, qu’est-ce que cela t’inspire ?

VF : Je suis ravie que de plus en plus d’enseignants se lancent, essaient, aient envie. 
Je crois à un plan numérique raisonné et raisonnable qui va de pair avec un accompagnement lourd des collègues : c’est LA clé de la réussite de l’équipement.
Oui, il peut faire changer l’école car il permet de se questionner, c’est tout. (Et c’est déjà pas mal !)

Tu m’as précisé ne pas avoir lu le livre de Mme Alvarez qui, au passage, est absolument contre les tablettes dans les mains de jeunes enfants. Page 77 de son livre, elle parle d’étayage approprié et de guidance individualisée et plus humanisée pour arriver à ceci. Je la cite : « …Nous sommes des êtres sociaux, notre apprentissage est avant tout social (…) Ainsi, que ceux qui seraient tentés, lors de cette période de forte plasticité, de proposer à l’enfant des jeux prétendument éducatifs sous forme d’applications pour smartphones ou de DVD interactifs, pour développer le nombre d’expériences et d’apprentissage en vocabulaire, mathématiques ou en langues étrangères, sachent bien que les écrans – fussent-ils certifiés « efficaces » ou labellisés « Montessori » – n’ont que peu d’effet sur les apprentissages de nos jeunes enfants. Ils présentent par ailleurs deux inconvénients, qui sont à mon sens des problèmes de santé publique majeurs :
– premièrement, ils privent nos enfants des interactions humaines dont ils ont besoin pour apprendre (…)
– ensuite ils détraquent complètement le système attentionnel de nos enfants. (…) »
Bien que parfaitement argumenté, c’est peut-être un peu péremptoire et je pense que tout est question de nuances. Quels contre-arguments invoquerais-tu ?

VF : Je crois que sur le fond, nous sommes d’accord : le besoin d’interactions sociales.
Sur les moyens d’atteindre cet objectif, c’est là que nos vues sont différentes.
Les apprentissages numériques sont justement riches en interactions avec les autres, dans et hors la classe. Il s’agit peut-être dans les phrases que tu cites d’une méconnaissance quant au numérique à l’école.
La médiation de l’adulte est là pour gérer, réguler leur attention, les faire parler de ce qu’ils sont en train d’apprendre, de voir, d’appréhender.
Non, on ne colle pas des petits enfants devant des écrans …

Jean-Michel Blanquer, auteur de « L’école de demain » (Odile Jacob) était l’un des invités de l’émission 28 mn sur Arte. « Pourquoi l’école ne réduit-elle pas les inégalités sociales », qui n’est pas mon sujet du jour, abordait cependant la question des inégalités de langage dès la maternelle. Mr Blanquer parle d’une école maternelle de l’épanouissement, une école du langage comme fondation pour l’école élémentaire. Ton avis, et tes méthodes au regard de ce postulat ?

VF : Je ne peux qu’être d’accord avec une école qui place le langage au cœur de sa pratique. 
Le numérique pour parler, s’écouter, s’exprimer, s’enregistrer, témoigner l’oral, communiquer, entendre d’autres points de vue. 
Le numérique pour p-a-r-t-a-g-e-r ! 

Enfin une dernière question, à la professionnelle utilisatrice d’applications. As-tu remarqué un changement dans les contenus ? Leur qualité ? Leur mise à disposition sur les stores depuis le début de ta pratique.

VF : La frénésie des débuts (beaucoup beaucoup beaucoup d’apps qui sortaient chaque semaine), du pas cher, du gratuit, du in-app, a laissé place à plus de qualité, plus d’éthique, une exigence venue des utilisateurs, qui ne comprennent pas toujours que les prix qui augmentent sont en rapport avec cette demande de qualité.
Un public à éduquer donc ! 
Je constate aussi la volonté des développeurs de s’entourer des enseignants pour créer au plus près des besoins et ça c’est de la balle !

Un grand merci Véronique, on sent dans tes réponses une vraie passion et un véritable engagement. Et cela me renvoie à un autre passage du livre de Céline Alvarez :
« Ce n’est pas du nouveau matériel qu’il faut faire entrer en priorité dans les classes, mais de la vie, de l’amour, de la foi, de la liberté et de l’enthousiasme. » (page 219)
Toi tu combines les deux, nouveau matériel, amour et enthousiasme. Merci pour eux.
Pour suivre ton travail, il y a ton blog « Doigt d’école » et ton Twitter sur lequel tu es non seulement très active mais aussi très « partageuse ».


3 Commentaires sur “Petite section, tablettes et lien social

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