Image Culturebox

Le 11 septembre prochain sortira dans toutes les librairies, la version papier du livre numérique L’alphorêt (de Marie-Laure Depaulis, illustré par Claire Fauché) en co-édition avec mes amies de L’Apprimerie. Ce livre papier est le deuxième que nous co-éditons, et m’associer de la sorte est, je pense, nécessaire pour une maison d’édition 100% numérique qui n’est pas dans le circuit de la diffusion/distribution. La publication d’un livre numérique est beaucoup plus simple que celle d’un imprimé, il suffit presque de faire « Envoyer » et hop, c’est sur le web ! Enfin… presque !

Hervé Bienvault, dans le milieu de l’édition numérique on ne te présente plus. Tu es l’actif rédacteur d’un blog « Aldus » qui se fait l’écho de la culture littéraire numérique en y associant presque toujours les supports. Tu as accepté de répondre à mes questions et je t’en remercie.

H.B. : Merci ! Je me focalise sur le livre numérique comme d’autres sur les timbres, les coléoptères ou la cuisine végane… 12 ans déjà, pas trop lassé, cela arrive de temps en temps le coup de blues mais ça passe. Sur le fond je concilie ma passion intacte de la lecture et des petites liseuses, j’avoue que je suis tombé dans la marmite de ces dernières. Toujours la même excitation quand je les découvre, petites, et grandes dernièrement enfin…
Mes lectures sont désormais à 90% sur elles et j’estime globalement que je lis presque 2 fois plus qu’il y a 10 ans, et j’étais déjà dans la catégorie des gros lecteurs, c’est dire… Un bain de jouvence… Pour moi, elles devraient même être remboursées par la sécurité sociale !

Une idée à soumettre en effet, au ministère de la santé ou celui de la culture ?
Le mois de septembre est le mois de la « Rentrée littéraire ». Qu’est-ce qu’elle t’inspire cette rentrée qui revient chaque année avec ses centaines d’ouvrages ?

H.B. : Consterné comme beaucoup je crois. Un raz-de-marée qui n’a aucun sens. Il va surnager une dizaine de livres en fin d’année. Allez 50 on va dire dans la tête des libraires qui s’en rappelleront, …confusément. Le reste pilon, circulez, y’a rien à voir. Cartons et papier toilettes… Le ratio est effrayant… Moitié moins de livres comme il y a 15/20 ans serait revenir à la raison, pour les libraires comme pour les lecteurs. Un système vicié, la traduction du libéralisme effréné à nos métiers en quelque sorte. On dit que l’on va faire quelque chose, on ne fait rien du tout.

Peux-tu nous parler des changements que tu as observés au fil des années ?

H.B. : Plus de titres, tirage à la baisse dû à la baisse très significative du coût de production à l’unité (notamment effondrement des frais fixes). Je connais bien ces aspects-là, j’ai suivi tout cela entre 1986 et 2005, vingt ans au cœur du système. Côté mise en place, même si des efforts ont été faits par certains groupes pour moduler le système de l’office, il reste globalement en défaveur du libraire qui finance le système et qui en meurt à petit feu…

Source BASIC*

La rentrée littéraire 2018 c’est 567 nouveaux romans (français et étrangers), et à l’instar des années précédentes, cette rentrée n’emporte pas dans son tourbillon la littérature de jeunesse. Pour ce que j’ai pu constater, les éditeurs de jeunesse, ainsi que les blogueurs qui traitent de la jeunesse, s’emparent pourtant de l’expression, et septembre est une période aussi prolixe en publication jeunesse. Pourquoi donc ?

H.B. : Je ne crois pas que l’édition jeunesse soit embarquée dans le courant de la rentrée littéraire. Traditionnellement ce sont plus des pics en fin d’année et au printemps. Je me rappelle que chez Albin Michel Jeunesse, octobre/novembre et mars/avril étaient les pics au niveau de la production. Au contraire je dirais, on ne voulait pas brouiller le message avec la rentrée littéraire. En plus, l’édition jeunesse est beaucoup liée à de la production externalisée en Asie avec des rythmes différents. Il faudrait demander à des libraires jeunesse s’il ont vu une évolution. Pour moi la surproduction jeunesse, si elle existe, est plus liée au succès du secteur qu’à la saisonnalité elle-même. Tous les éditeurs dans les années 2000 (ou un peu avant) se sont mis à ouvrir des secteurs jeunesse lorgnant sur la rentabilité de ce secteur.
Pour répondre précisément à ta question, l’activité de l’édition jeunesse me parait décalée sur octobre/novembre, moment où les prix littéraires sont joués. Mais c’est peut-être une erreur de ma part, une évolution que je n’aurais pas vue. J’ai été plongé dans l’univers de l’édition jeunesse entre 1992 et 2001 (chez Albin Michel Jeunesse et avec mes enfants en bas âge), beaucoup moins depuis.

La Souris Qui Raconte et L’Apprimerie vont, à leur petit niveau, venir encombrer les étals jeunesse des librairies, « L’alphorêt » ayant eu son petit succès lors de la présentation commerciale. Mais au-delà des précommandes le circuit d’un livre est complexe, et ce n’est pas parce que tout le stock est « placé » que c’est gagné. De ce que j’ai compris, ça peut même faire assez mal quelques mois plus tard…

H.B. : Oui, retours en janvier. C’est à vérifier, mais je pense que le boomerang est moins brutal que la rentrée littéraire. Il me semble que les libraires jeunesse accordent plus de temps à des livres qu’ils ont aimés, ils sont plus prêts à les défendre. Pour la littérature, cet aspect-là est devenu une fable, c’est 5 semaines et basta. Comme la fable de « défendre un catalogue d’éditeur », la vaste blague… Combien de fois je me suis fait la réflexion pour de très bons livres, je suis sans aucune illusion aujourd’hui. Après, pour des petits éditeurs, difficile de se faire une place sur les tables par rapport à des gros, le problème reste entier je le sais. Globalement je pense que les libraires jeunesse sont encore dans le « temps moyen ou long ». Terminé pour la littérature. Je ne sais avec quel diffuseur/distributeur vous travaillez.  Il faut absolument que vous alliez défendre vous-mêmes vos livres dans des librairies jeunesse de référence, à la fois pour prendre la température et évaluer votre potentiel, mais je pense bien que vous l’avez déjà fait.

Oui, enfin c’est surtout le travail de L’Apprimerie ! Pour ce qui est de nos partenaires diffuseur et distributeur, il s’agit de CED Cedif et POLEN. Donc pour continuer la réflexion, des soucis et des coûts qui n’existent absolument pas avec les livres numériques…

H.B. : Oui c’est sûr, mais les libraires se fichent complètement du numérique. J’étais encore avec quelques illusions il y a 5 ans, je n’en ai plus aucune aujourd’hui. Comme on dit, il ne faudra pas venir « pleurer » dans 10 ans. C’est le cas dans une moindre mesure pour la jeunesse (épiphénomène), le réveil sera plus brutal dans l’éducation, professionnelle et universitaire (scolaire à voir ?). Tous les éditeurs iront directement si ce n’est pas déjà fait, en tout cas c’est le plan à venir. Pour la littérature, les rayons des libraires déjà rempli à 90-95% de livres de poche, les nouveautés sur les tables pour 5 semaines, le reste sur commande en livre à la demande, comme « avenir du livre » on repassera… Je crois que l’édition littéraire va avoir un réveil brutal dans les années à venir, alors que le numérique devrait être un relais de croissance important, il n’y a qu’à voir comment Bragelonne fait son chemin dans son domaine sans a-priori, lui.

Des raisons pour freiner l’édition numérique ?

H.B. : 3/4 acteurs ont acté entre 2010 et 2015 la « limitation » (la mort serait trop fort) du livre numérique (entente ?) avec des mesures efficaces, DRM, prix, communication (absence de communication serait plus juste). Dès que l’on parle de numérique chez les éditeurs, c’est la peur d’Amazon… On en est là malheureusement. Et après on fait quoi ?

Mais penses-tu que celle-ci se suffise un jour à elle-même ? Tous les pure player (même en littérature adulte) impriment aussi. L’édition 100% numérique n’a toujours pas trouvé son modèle, crois-tu qu’elle puisse en avoir un ?

H.B. : Côté pratique et accès, le message est passé. Le livre homothétique a quand même pris, malgré ce que j’ai dit précédemment. Le relais du livre numérique « augmenté » ne s’est pas fait. Je pense que le public n’a pas forcément vu une plus-value réelle par rapport à tous les contenus présents sur le web de manière gratuite.
Les éditeurs jeunesse ont été embarqués dans le phénomène malgré eux. Quelque chose qui n’existait pas, je me rappelle, du temps du CD Rom des années 90. La situation a radicalement changé.
Et puis l’absence totale de visibilité. « Ah bon, ce sont des livres ? » Donc, on va vers l’imprimé pour exister…
Le 100% numérique m’a toujours paru une vue de l’esprit en littérature, j’en parlais avec François Bon dès les débuts. Pour le livre jeunesse, je pensais qu’il y aurait un espace mais la concurrence du web était sévère.
Est-ce que les choses pourront évoluer ? Oui, je pense, mais il faudra attendre d’autres supports, d’autres modèles de diffusion, certainement du côté des abonnements, c’est de ce côté-là que cela viendra. Mais c’est peut-être l’univers du jeu qui rafflera la mise, j’avoue que c’est difficile à dire, tu dois plus le sentir de ton côté.

Un modèle que j’ai choisi depuis le début, et qui me positionne là où je suis aujourd’hui, avec un catalogue qui croît à raison de cinq titres par an !
Pour finir, de mon point de vue les éditeurs ont freiné le marché du numérique pour des histoires de gros sous ! Enfin c’est ce que je pense, et je crois que tu n’es pas loin de le penser également ?

H.B. : Oui, histoires de gros sous. Des commerçants comme les autres. 

Peux-tu préciser ?

H.B. : Avant les années 2000, les éditeurs avaient le pouvoir. Cela fonctionnait bon an mal an, quelques succès et les droits d’auteurs en valeur d’ajustement.
On peut dire que la double prise de pouvoir de la distribution et des financiers a amorcé un virage radical. Peut-être pas un hasard si la production a flambé finalement sous cette pression. Entre les économies drastiques sur les budgets (éditeurs, relecteurs/correcteurs, fournisseurs) et les programmes éditoriaux de plus en plus fournis pour « faire du chiffre »…
Quant au numérique, comme je le disais, vers 2009/2010, 3/4 personnes ont analysé le marché américain, rencontré les acteurs là-bas, vu ce marché comme une prédation faite par Amazon et Apple à moindre résultat. Comment l’éviter ? On a mis à contribution les pouvoirs publics, l’Europe, lobbying intense, fable de la loi sur le prix unique, TVA, etc. Sur le fond je comprends, il fallait organiser un front, mais peut-être pas une ligne Maginot, on sait comment ça a fini…
Amazon s’en fout, ils sont dans le temps long, auto-publication, livres d’occasion, les drones, le frais, les couches et la télé, le jeu et les matchs de football demain. Ils peuvent attendre de voir les libraires et certains éditeurs disparaître (il y en aura), ils compteront les points à la fin.
Je te parais peut-être un peu cynique et désabusé ! Je vais orienter la suite de ma carrière professionnelle différemment et on en reparlera.
Hahaha, ça vaut dire que tu vas rejoindre Amazon ? Je plaisante, et je comprends ton cynisme ! Là où je te rejoins à 200% c’est lorsque tu parles de ce mécanisme comme la traduction du libéralisme effréné, produire et consommer, très vite, trop vite… Et on n’a même pas évoqué la question des auteurs, au cœur de toute publication, une prochaine parole d’expert, tiens !?

H.B. : En tout cas ravi que vous travailliez ensemble avec les filles de l’Apprimerie, vous faites partie des gens que j’aime beaucoup dans ce milieu, gardez votre fraicheur et la qualité de vos livres, numériques comme imprimés ! Bises à toutes !

Merci Hervé pour cet échange nourri, et bonne continuation à toi, où que ta carrière professionnelle te conduise.

*Un lien intéressant dont ALDUS s’était fait l’écho ici

 


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *