Lors du premier opus de Nasreddine Hodja et Parabole le chat, vous aviez été dispensée d’interview. La raison en était probablement qu’en général, je donne la parole à deux acteurs d’un même livre, l’auteur et l’illustrateur ! Ce que vous êtes à vous seule pour cet album, dont voici une version augmentée de trois nouveaux contes ! Mais là où c’était Ivan qui avait animé vos personnages, dans cet album-ci, c’est Prakash qui s’y est collé, pour un résultat encore plus vitaminé puisque mené en connivence !
Marjorie, pouvez-vous nous expliquer comment vous sont venues ces petites histoires dont le personnage (Nasr Eddin Hodja chez Wikipedia) est très connu au Moyen Orient et quel avenir imaginiez-vous pour vos personnages (les aviez-vous proposés à des éditeurs par exemple ?) avant qu’ils ne se retrouvent publiés chez La Souris Qui Raconte ?
J’ai découvert Nasreddine un jour où ma fille a reçu un petit livre racontant ses histoires. Agée de 7 ou 8 ans, elle avait alors adoré cet humour si particulier et moi aussi. Certaines de ces histoires m’étaient cependant familières. J’en avais lu de semblables dans un recueil chinois « d’histoires drôles », acheté par hasard il y a quelques années à Shanghai parce qu’écrit en langues chinoises et française. Certaines ruses de Nasreddine me rappelaient aussi celles du goupil dans le Roman de Renart. Finalement, les sagesses de Nasreddine sont universelles. Elles nous évoquent souvent « quelque chose ».

J’ai proposé cette version de Nasreddine à de nombreux éditeurs « classiques » (éditions papier), dont très peu m’ont répondu, et par la négative. Je ne connaissais pas l’édition numérique. En fait, c’est à Prakash que je dois cette rencontre avec La Souris Qui Raconte, c’est lui qui m’a donné l’idée de vous contacter Françoise, et je dois dire qu’il a très bien fait. A ce moment, il ne se doutait même pas qu’il allait collaborer à ce second opus !
(J’adore ces moments d’échanges, j’apprends des tas de choses. Merci Prakash pour cette rencontre que Marjorie et moi vous devons !)
D’où vous est venue l’idée de faire raconter ces contes traditionnels par un chat (tellement drôle lorsqu’il est perché dans l’énoooorme turban de Nasreddine) ? Et pourquoi l’avoir appelé Parabole ?
Le premier récit que j’ai adapté, « Le gigot et le chat », mettait en scène le chat de Nasreddine. Il n’était alors qu’un protagoniste. L’idée d’en faire le narrateur est venue au fil de l’histoire dans laquelle il est totalement innocent et dénoncé par Kadidja, l’épouse de Nasreddine. Il devient même complice de Nasreddine dans la démonstration de sa non culpabilité. A mon sens, il représente la sagesse et possède le recul nécessaire pour relater avec malice les aventures de son maître. Son nom Parabole résume ces petits récits où les pirouettes verbales de Nasreddine le tirent de toutes sortes de situations.

Installé dans son gigantesque turban, il assiste à toutes ses facéties (lorsque assise derrière mon bureau je dessinais les premiers jets de Nasreddine et découvrais mon chat confortablement lové au creux d’un pouf à billes, donnant tellement l’illusion d’un turban géant, j’ai voulu absolument qu’il se passe quelque chose avec ce couvre-chef). N’est-ce d’ailleurs pas là que Nasreddine renferme sa sagesse ?

Mais aussi sage soit-il, il reste un chat qui se laisse distraire par une plume qui vole, s’amuse à donner des petits coups de pattes dans les lettres du texte, jouant ainsi avec ses propres mots ou décide de faire sa toilette en plein récit !
J’aimerais aussi que vous nous parliez de votre façon de travailler les matières. Elles sont délicates, variées et très riches dans vos trois contes (les six en fait). Le raffinement de vos gammes chromatiques également, comment vous y prenez-vous ? Et puis c’est quoi votre « vrai » métier, au fait ?
Mon « vrai » métier, c’est la couleur. Je suis décoratrice couleur dans le dessin animé. Je mets en couleur des décors mais aussi des personnages, souvent de façon traditionnelle, mais j’ai eu l’occasion également de travailler avec du papier découpé, de faire des décors en volume avec du carton, du bois ou de la pâte à modeler, des pinceaux, des scies …
© Illustration empruntée sur le blog de Marjorie Vial Topsy
C’est ce mélange de techniques et de styles qui m’attire. J’aime fabriquer, travailler les matières et les couleurs, récupérer de jolis papiers, un morceau de carton ou de feutrine pour les intégrer ensuite à mes dessins. Ainsi, mes personnages sont habillés de vraies textures, tout comme les objets qu’ils utilisent et certains éléments du décor. Je construis chaque personnage comme une petite marionnette, que l’on peut animer à sa guise.
Prakash, votre CV, trouvé grâce à Dr Google, en dit long sur votre savoir faire en matière d’animation. Comment avez-vous travaillé sur ce projet-ci et quel rôle a eu Marjorie ?
En tant que réalisateur de séries animées, j’ai l’habitude d’interpréter le travail des auteurs. Nous avons, Marjorie et moi l’habitude de travailler ensemble. Nous avons toujours aimé cela et sommes plutôt complémentaires. Ce sont les expressions des personnages qui m’ont indiqué les intentions du récit (en plus de la longue liste que Marjorie m’avait préparée !). Je me les suis réappropriés au fur et à mesure que je travaillais, pour trouver des idées, des astuces pour appuyer la narration.
Marjorie, lorsqu’il a été question de choisir le conteur des trois premiers contes, vous nous avez proposé Thierry Ragueneau, que vous connaissez bien. Comment avez-vous été amené à vous rencontrer, pouvez-vous nous en parler, vous ou Prakash, ou en chœur (cœur) ?
Prakash : je l’ai connu lorsque je réalisais une des premières saisons de la série Titeuf à l’occasion du doublage et nous avons depuis collaboré à plusieurs reprises. C’est très vite devenu un ami et je savais qu’il serait parfait pour interpréter le chat de Nasreddine.
Marjorie : c’est d’ailleurs Prakash qui m’a soufflé l’idée de lui demander. Il a immédiatement répondu oui, avant même de voir le projet, parce qu’il est comme cela Thierry, dans le partage et dans l’échange et en plus, c’est un excellent comédien. Son enthousiasme se ressent dans son récit.
Le résultat, je vous l’ai déjà dit, est d’une grande qualité et l’ensemble, illustrations et animations, d’une grande cohérence. Avez-vous pensé à un troisième opus ?
Cela fait extrêmement plaisir à entendre et cela a été un grand plaisir à faire aussi.
Après cette fructueuse collaboration, on pense bien sûr à un troisième opus, avec l’envie d’aller encore plus loin dans l’inventivité et l’interactivité qu’offre ce média, trouver d’autres idées qui poussent encore plus à la curiosité. C’est un long travail.
Ce sera un grand plaisir de vous attendre pour continuer ensemble cette jolie aventure ! Marci encore à tous les deux !
Livres dont je fais référence :
« Sagesse et malices de Nasreddine le fou qui était sage » de Jihad Darwiche et David B aux éditions Albin Michel
« Vingt-cinq histoires drôles » aux Editions Littérature chinoise, collection Panda