A en croire les crédits de cette œuvre assez « monumentale »… y’a du monde derrière comme on dit sans chichi ! Le Dernier Gaulois, mémoire d’un guerrier est produit par « Les nouvelles écritures » de France Télévisions et s’inscrit dans la droite lignée de Phallaina.
Alors que Phallaina est un dispositif de narration hybride composé d’un roman graphique pour tablettes et d’une fresque physique d’une longueur de 115 mètres, Le Dernier Gaulois est un documentaire fiction diffusé le 29 décembre 2015 sur France2 doublé d’un livre web, composé de 6 chapitres à lire en scrollant vers le bas de l’écran !
En lisant ces quelques lignes sur le site de Phallaina-nouvelles-ecritures on peut aisément imaginer ce qui se joue ici !
Trois ans après sa création, la direction des nouvelles écritures et du transmédia de France Télévisions ouvre une nouvelle page de son histoire. Avec 70 programmes mis en ligne, 40 projets en cours, près de 100 heures de vidéos disponibles, plus de 400000 joueurs impliqués et 27 prix reçus, sa stratégie s’articule désormais en trois grands axes : développer de grands récits collectifs, initier de nouvelles écritures audiovisuelles et pousser toujours plus loin la recherche de narrration.
Et Le Dernier Gaulois est bien de cette trempe-là !
L’illustratrice est Lucy Mazel (unE pro de la BD oui, oui, ça existe… ! Phallaina aussi c’est une fille d’ailleurs. Z’aiment bien les filles aux nouvelles écritures !), remarquée par Télérama BD pour sa série « Les communardes » avec Wilfrid Lupano au scénario. Son trait pictural nous transporte dans des chaudes ambiances aux cadrages souvent inattendus, servant la narration défilante comme si notre regard d’abord tourné vers le ciel, descendait progressivement à terre, découvrant aussi d’autres scènes qui se mêlent. Le récit d’Apator (bras droit de Vercingetorix) est conté par la voix grave (et un chouïa monocorde) de Frédéric van den Driessche. Très peu de texte figure sur les illustrations (je me demande même s’il ne survient pas par erreur, lorsque vous allez trop vite), et, a l’instar de Phallaina, un soin particulier est apporté aux ambiances sonores. Toutefois, la navigation, dans laquelle il peut vous être demandé de ralentir si vous scrollez trop rapidement, se mélange un peu les pinceaux entre lecture, texte et image. Tout est très lent ! Une espèce de mire en bas de l’écran vous indique une temporalité, et le point grossissant vous précise qu’une narration va opérer lorsque celui-ci est au cœur de la cible (j’ai mis du temps à comprendre). C’est vrai que le titre du livre précise « mémoire d’un guerrier » , n’empêche la ballade est longue, la mémoire est lente et on perd le fil de l’histoire !
Le résultat final est une œuvre certes remarquable, mais à mon sens un peu confuse où la contrainte d’un déroulement lent dessert l’ensemble. Que ce petit commentaire qui n’engage que moi ne vous empêche pas de vous promener dans la Gaule ancienne et les très belles illustrations de Lucy Mazel !
Les présentations des ressources numériques dans les bibliothèques ou les médiathèques, qu’elles soient pour le compte de La Souris Qui Raconte ou de Planet Nemo, ont cela de fantastique qu’elles me font découvrir la richesse des lieux et bâtiments dans lesquels je me rends, mais aussi parfois, des perles rares, comme l’exposition de Christian Voltz à Epinal !
Mardi dernier, j’avais rendez-vous à la bibliothèque multimedia intercommunale d’Epinal, tête de pont du territoire de la Communauté d’Agglomération réunissant 38 communes, pour deux présentations. Une le matin, et une l’après-midi. Une fois encore, j’ai admiré les lieux. 4500 m2 sur deux niveaux, lumineux, convivial, vivant !
Les bibliothèques sont souvent des endroits absolument extraordinaires. Que ce soit au niveau de l’architecture ou de leurs collections, et celle d’Epinal détient notamment un fonds patrimonial remarquable, abrité dans un lieu précieux nommé « La salle des boiseries ».
Datées du XVIIIe et classées au titre des monuments historiques
On peut aussi lire sur un petit panneau devant la baie vitrée permettant un coup d’œil sur ces joyaux : « Ces boiseries renferment aujourd’hui 12 000 ouvrages datant des XVIIe et XVIIIe siècles, issus principalement des collections des abbayes de Moyenmoutiers, Sennes et Étival, et de la bibliothèque des princes de Salm, ainsi que 13 000 journaux et revues anciens. »
Et puis, et puis… dans ce lieu vraiment extraordinaire, l’exposition d’un artiste on ne peut plus contemporain, Christian Voltz, « Les trésors minuscules« ! Au rez-de chaussée de la bibliothèque, ses gravures et céramiques. Dans l’espace jeunesse de l’étage, toute une scénographie autour de son univers. Par l’emploi d’objets de récupération, l’artiste redonne vie à toutes sortes de matériaux et nous raconte des histoires d’une très grande poésie. D’une grande mélancolie aussi ! On sent que l’homme aime ces objets pour ce qu’ils ont à nous dire. En les travaillant, ils les écoute comme s’ils étaient eux-mêmes les narrateurs de leur passé révolu ! En les réutilisant ainsi, il leur offre une renaissance, une parole qu’il nous aide à entendre et comprendre.
Je ne connaissais pas la dimension de son œuvre. Ses publications littéraires (au Rouergue notamment) ne sont qu’une infime facette de ce créatif boulimique aux sens à fleur de peau !
Un bric à brac pour rêver
Une recette de grand-mère
Un camion de grand-père
Comme je le faisais remarquer aux bibliothécaires, disponibles et attentifs à leur public, étonnamment nombreux, y’a pire comme endroit où travailler ! L’un d’eux n’a pas manqué de me répondre qu’il se savait très chanceux !
Vous l’êtes en effet !
Au cirque Boulgome, deux protagonistes, le magicien Magior et le clown Rigoletto rivalisent sur la piste pour séduire le jeune public. Le premier est égocentrique et mégalo. Il cherche le succès absolu au point de « kidnapper » le cirque et tous les spectateurs envoûtés. Le deuxième est tout en rondeur et en douceur, tourné vers les enfants et leur plaisir.
Nicolas, racontez-nous comment cette idée est née dans votre tête. Magior n’est pas vraiment très bienveillant et quelle drôle d’idée de vouloir faire le spectacle à lui tout seul !? Est-ce que des personnages de la « vraie » vie vous ont inspirés ?
Quelle plus belle piste que celle du cirque quand on veut raconter une histoire aux enfants ? J’ai choisi deux grandes figures, le clown et le magicien. Et deux façons de voir la vie : celui qui se nourrit du bonheur des autres et celui qui ne cherche que sa propre gloire, qui n’écoute que son ego.
Ensuite, Rigoletto et Magior ont écrit la suite (presque) tous seuls.
Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé est le fruit d’un hasard que l’auteur ne contrôle pas toujours…
Premières esquisses
Romain, les traits que vous avez imaginé pour chacun des personnages leur vont comme un gant. Magior est sec et antipathique, Rigoletto tout rond et coloré ! Pouvez-vous nous dire comment vous avez travaillé sur vos personnages ?
Le personnage de Rigoletto m’est venu assez naturellement en lisant les mots de Nicolas. Son côté chaleureux et altruiste m’a donné envie de le dessiner tout en rondeur et en couleur. C’est un personnage réconfortant qui se soucie des autres. Je voulais qu’on ait envie de lui faire un câlin comme à un gros ours en peluche. D’ailleurs il ressemble un peu à Antiproblemus. A l’inverse pour Magior les recherches ont été plus longues. Dans mes premières ébauches, il était trop dur et inquiétant. J’ai donc gardé cette silhouette grande et mince qui lui donne cet air dominant tout en arrondissant les traits de son visage car au fond il n’est pas si mauvais.
Et tous les petits bruitages (je ne parle pas des musiques hein !) racontez-nous comment vous vous y êtes pris.
Ah ! En fait c’est très simple. Plutôt que de piocher dans des banques de sons, j’ai préféré créer les bruitages moi-même. Donc j’ai pris un micro et j’ai fait tous les bruitages à la bouche, avec les mains, avec les objets qui trainaient autour de moi, des jouets de ma fille, des ballons de baudruche… En plus ça donne un petit côté « fait avec les moyen du bord » que j’apprécie.
Après avoir fait Antiproblemus, j’ai intégré un collectif de graphistes, Ménage à Trois. On a réalisé ensemble des clips musicaux, des génériques et de l’habillage de documentaires ainsi que de nombreuses vidéos corporate pour différentes marques. Le tout toujours dans un style très graphique et illustratif. Aujourd’hui j’ai quitté le collectif (qui s’appelle d’ailleurs maintenant le Studio Biscuit) et je continue en solo à réaliser des vidéos. Suivant les besoins des clients les techniques graphiques utilisées varient. Cela peut-être des photomontages, de l’illustration, de la typographie, de la 3D… Ensuite je donne vie à tout ce petit monde sur After Effects.
J’en profite pour inviter les lecteurs curieux à se promener dans votre univers, très riche… Comment avez-vous appréhendé cette nouvelle publication, au vu de votre job de « Film Maker » ?
J’aime mettre des histoires en images. Que se soit sous la forme d’un film d’animation, de motion design, d’un livre interactif ou d’illustrations, ce qui m’intéresse c’est avant tout la création d’un univers graphique et la narration. La Grosse Tête de Magior s’est inséré naturellement dans mon processus de création. J’ai vraiment pris du plaisir à mettre en images l’univers sans limite de cette histoire.
Que pensez-vous du successeur de Flash, Animate CC ? A votre avis, apportera-t-il une bouffée d’oxygène aux inconditionnels ?
En fait je n’ai utilisé Flash que deux fois depuis que je suis indépendant. La première c’était pour réaliser Antiproblemus veut sauver la Terre et la seconde pour La grosse tête de Magior. Habituellement je travaille sous After Effects et pour être honnête je ne suis vraiment pas à l’aise avec ce logiciel. Donc euh… joker ?
Nicolas, je reviens à vous, pourquoi le choix d’une vie en Autriche ?
Car on y mange de bons gâteaux et qu’il y a de la neige. Mais pas seulement. Mon épouse est Allemande. Lorsque nous avons décidé de faire découvrir aux enfants leurs racines germaniques, le marché de l’emploi nous a conduits au pied des Alpes plutôt que sur les rives du Rhin.
Où en êtes-vous dans votre processus d’écriture depuis le plébiscité Départs d’enfants- Grand Prix du livre jeunesse 2012 de la SGDL, Éditions Atelier du Poisson Soluble publié en mars 2011 ?
J’ai publié depuis un roman pour adolescents, Enquête d’identité (Eds Le Lamantin), et un recueil de nouvelles pour adultes, Impostures (Eds Émoticourt, un cousin de La Souris Qui Raconte puisqu’éditeur essentiellement numérique). Je travaille également pour des ouvrages de Français Langue Étrangère (FLE) et écris des histoires adaptées au niveau des apprenants (les fameux niveaux A1, A2, B1, …). Ce sont des livres composés d’une histoire, d’activités sur la langue et de dossiers thématiques (rien n’empêche les ados francophones d’y jeter un œil aussi…).
Est-ce votre « seul métier » ?
Père au foyer, c’est un métier ? Oui ! Alors, écrire n’est pas mon seul métier.
Qu’avez-vous pensé du travail de Romain sur votre texte ? Chouette hein !
C’est un moment très émouvant de découvrir les traits de personnages qui n’existaient jusqu’à lors que dans votre tête. Romain leur a donné vie et caractère et a inventé un très bel univers autour du cirque Boulgome. C’est très très chouette en effet !
Nicolas & Romain vos projets à tous les deux, quels sont-ils ?
Nicolas : J’écris en ce moment plusieurs livres FLE, et j’ai un roman pour adolescents qui doit sortir avant l’été. Sans parler des histoires, moitié dans ma tête, moitié sur papier, qui réclament encore du travail pour exister !
Et qui sait si Magior et Rigoletto n’aimeraient pas continuer leurs aventures ?
Romain : En ce moment je termine le générique d’une série documentaire pour France 5, dans un tout autre univers que celui du cirque Boulgome. Ensuite j’aimerai prendre un peu de temps pour commencer un projet de bande dessinée sur lequel je travaille avec un copain. Ce sera encore un truc un peu absurde… je ne peux pas en dire plus.
Grâce à vous, la 42e publication de La Souris Qui Raconte est en ligne sous les traits de deux personnages très intéressants tant dans leur identité narrative que visuelle. Encore merci pour vos réponses et votre confiance et qui sait, à une prochaine !
Ce semestre, la parole est donnée à Nathalie Colombier créatrice et rédactrice émérite du site DéclicKids, créé en 2011. Son objectif (que l’on peut lire sur la home page du site) est de recenser et décrire des applications ou des livres numériques afin de fournir des repères à tous ceux qui souhaitent découvrir et comprendre l’offre numérique jeunesse.
Nathalie, merci d’avoir accepté de te prêter à l’exercice. Mister Google me renvoie un bel écho des consultations de cette rubrique « Parole d’expert » et la tienne (d’expertise) n’est plus à démontrer ! J’ose donc espérer que notre échange en intéressera plus d’un.
Tu me dis avoir mis ton site en sommeil, peux-tu nous en expliquer les raisons ?
Pour exactement la même raison qui fait que je te rends cet interview très en retard ☺ : je n’ai plus le temps en ce moment. Je cours après chaque minute, littéralement. C’est triste, parce que je continue de penser qu’une veille indépendante est la seule manière d’aller vers un univers d’applications (au sens large) riche, éthique et de qualité pour les enfants.
Quel regard as-tu aujourd’hui sur ce parcours qui, s’il est à mon sens parfaitement abouti et maîtrisé dans la conduite de son objectif, s’avère certainement « frustrant » quant à sa résonance auprès du grand public ?
Ah Françoise, tu sais mettre les mots. Oui, tu as raison : c’est frustrant. Je pense qu’il y a plusieurs choses à dire à ce sujet.
Je pense que la plupart des gens n’ont « pas le temps ». Et quand ils en ont, ils n’ont clairement « pas de temps pour ça ». Quand j’ai commencé à chroniquer longuement certaines applications, à analyser leurs forces et leurs faiblesses, à suivre leurs mises à jour (on n’en parle jamais, mais les mises à jour génèrent un travail titanesque, il suffit de regarder le nombre hallucinant de modifications de certains de mes articles), j’ai eu de très nombreuses réactions négatives.
La plus fréquente est : tldr (c’est trop long personne ne lira jamais ça). Quand les articles sont longs, même quand tu mets un « résumé » en haut ou en bas, il y a tout le temps quelqu’un pour te dire que franchement, ce n’est pas comme ça qu’on communique au XXIe siècle. Et pour te donner gratuitement une palanquée de conseils non sollicités sur le « tunnel » de l’écriture web ou les miracles du SEO. Il se trouve que je connais ces principes ☺ Mais Déclickids n’est pas réellement un média. C’est un catalogue, certes amateur, mais ambitieux. Donc les règles de la « com » ne s’appliquent pas ici.
J’ai également reçu des « cours » m’expliquant que les commentaires « négatifs » (ou perçus comme tels) étaient contre-productifs. Les lecteurs détesteraient en effet qu’on leur fasse « perdre leur temps » : ce qu’ils chercheraient serait une recommandation simple et lisible. Ne pas parler de ce qui est moins bien serait donc « la » seule solution. La réalité, c’est que l’une des raisons de la création de Déclickids était justement de pouvoir contrebalancer, au moins un tout petit peu, le pouvoir de la « com » de ceux qui balancent des communiqués de presse, malheureusement souvent repris tels quels par une certaine presse, web comme papier.
On m’a également longuement expliqué que tout cela n’était que mon avis, qu’il ne fallait pas « cracher dans la soupe » et que je ferais mieux de faire comme les « bloggeurs du livre » qui ne parlent que de ce qu’ils ont aimé, vu la densité de la production littéraire. Mais ce qu’il faut bien comprendre, c’est que je ne prétends pas au statut de « bloggeuse ».
C’est aussi pour cela que je n’ai jamais vraiment « joué le jeu » de la promotion des applications. J’ai fait quelques concours, on a pu me donner quelques codes, mais globalement j’ai dû acheter 90% des applis que j’ai chroniquées, et je n’ai pratiquement jamais fait de promotion. La seule exception était la liste (quasi quotidienne à une époque) des gratuits et des promos, à l’attention des enseignants et des bibliothécaires, qui ont malheureusement des soucis de financement du numérique, qui ont des besoins professionnels, et qui sont des prescripteurs. Je pensais que cette situation serait transitoire, mais elle ne l’est malheureusement pas.
Pour clore cette réponse déjà beaucoup trop longue, je dirais que la frustration est aussi liée au fait de ne pas avoir trouvé (pour le moment) le moyen de développer Déclickids comme je pense qu’il devrait l’être. Là également les conseils ne manquent pas, entre ceux qui me suggèrent de m’associer avec d’autres chroniqueurs (la réponse est « non » si je ne peux pas les rémunérer), ou ceux qui me suggèrent une campagne de dons à la Ulule (pourquoi pas, mais ça demande pas mal de temps de préparation et tout de même un peu d’investissement). J’ai mis un bouton PayPal, mais je peux vous confirmer que tout le monde s’en fiche ☺.
Depuis l’arrivée de l’iPad en mai 2010, le paysage des éditeurs numériques change et bien peu d’acteurs semblent tirer leur épingle du jeu (quand ils restent debout) ! Rejoins-tu mon point de vue ? Quels commentaires sur ce triste constat ?
Ah oui, c’est très clair. Après quelques mois d’euphorie (avec même quelques levées de fond, les dinosaures s’en souviendront) en 2010-2012, le vent est bel et bien retombé. Le paysage des éditeurs numériques ressemble davantage aujourd’hui à une morne plaine qu’à autre chose, et malheureusement rien ne laisse entendre qu’un « mieux » pourrait se profiler.
Je pense qu’en France (il semble que ce soit un peu différent dans les pays anglo-saxons, même si cela reste à confirmer) la ressource numérique n’est pas considérée à sa juste valeur, dans les deux sens du terme. C’est vrai pour la création littéraire jeunesse, mais c’est vrai aussi dans le ludo-éducatif.
Je pense qu’il manque cruellement une professionnalisation des acteurs qui choisissent et conseillent dans ce domaine. On a besoin que la notion de qualité, qu’on sait je crois faire émerger (dans sa pluralité : il n’y a pas « une » qualité) en littérature ou cinéma jeunesse, devienne un recours réflexe. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, si bien qu’on voit des « curateurs » pointer vers des ressources « merdiques » en prétextant « l’information ». C’est catastrophique de mon point de vue.
Crois-tu que l’intérêt pour les ressources numériques soit moindre aujourd’hui qu’il y a 3 ou 4 ans ? Comment l’expliques-tu ?
C’est incroyable, mais oui. Oui, les ressources numériques n’excitent plus grand monde aujourd’hui (à part l’Education Nationale), alors qu’il y avait un vrai petit vent de folie il y a trois ou quatre ans.
Je suppose que la douche froide opérée par les bilans financiers, année après année, et l’absence de décollage des ventes, notamment en France, explique en partie la désaffection des créateurs de contenus numériques. Quant au grand public, il s’est malheureusement habitué à deux terribles biais : la gratuité (ou quasi-gratuité) et l’absence de repères fiables de qualité. Voir mes réponses précédentes.
Où en est le projet TOTAM que vous aviez présenté au Salon de Montreuil en 2013 (si ma mémoire est bonne). Reviendra-t-il sur le devant de la scène dans les prochains mois (années ?) ?
Qu’on se le dise Totam est toujours dans les cartons. En revanche je ne saurai pas dire quand il reviendra sur le devant de la scène.
Personnellement je pense que le concept n’a rien perdu de sa pertinence, et j’adorerais être en mesure de proposer une « expérience culturelle numérique » de qualité aux enfants de notre temps, histoire d’avoir une alternative à Netflix ou à Gulli ou même à Youtube en continu.
Parce que ce qui est triste aujourd’hui, c’est bien ça : nous cédons tous, en tant que parents, à la facilité. Créer pour ses enfants une expérience numérique de qualité, ça prend un temps pharamineux que personne n’a.
Penses-tu, comme on l’entend dire, que les éditeurs papier qui font le marché du livre, freinent l’émergence du numérique ? Et si oui quelles explications (ou excuses) ?
Je pense que, pour le roman, on a récemment franchi un cap et la plupart des éditeurs commencent à trouver naturel de proposer leurs créations en numérique aussi. Parmi les éditeurs jeunesse, certains n’adhèrent malheureusement pas à ce propos, et continuent de ne pas proposer leurs créations en numérique, y compris pour les romans, ou bien opèrent une sélection parmi les romans. C’est désespérant.
Les explications sont peu convaincantes en réalité. Tu as ceux qui disent de manière péremptoire : « les jeunes ne lisent pas en numérique, leur tablette ne sert qu’à jouer » (oui, et bien si on ne leur propose rien de bien en numérique, c’est un peu normal, non ?). Il y a aussi des positions de principe (le livre, c’est du papier, le livre numérique n’existe pas). Il y a également ceux qui s’appuient sur le principe économique (je peux vendre mon roman débutant 5 euros en version papier parce que c’est un objet physique, mais en numérique c’est plus difficile).
En numérique on vend une « expérience de lecture » et pas un livre, c’est différent… Certains éditeurs l’ont compris et commencent à proposer des univers (comme La Souris Qui Raconte d’ailleurs), mais c’est encore balbutiant à mon sens. Et c’est vraiment dommage parce que le goût de la lecture se forge ainsi (par un réseau de lecture) et que le numérique est évidemment royal pour créer ce type d’expériences immersives.
Pour la lecture jeunesse de type album, je ne sais pas si ce sont les éditeurs papier qui freinent, mais il faut bien reconnaître qu’il y a des freins. Le premier, c’est bien entendu le coût. Porter un album jeunesse papier en numérique, ça demande un peu plus de savoir-faire que d’appliquer un algorithme de transformation pondu en 15 secondes dans un atelier à l’autre bout de la planète. Il y a des studios ePub 3 qui savent travailler, mais ils sont rares, et leur travail n’est pas gratuit (ce qui est bien normal).
Conséquences :
les albums jeunesse présents sur les stores sont majoritairement de très mauvaise qualité, ne représentent pas du tout la variété et la qualité de la création jeunesse papier, et finissent par décourager les meilleures volontés
les quelques bonnes créations sont noyées dans une masse informe et mal organisée ; elles ont d’autant plus de mal à sortir du lot qu’elles constituent autant d’exceptions à la règle.
Bref, le numérique jeunesse est globalement déceptif et ne constitue pas un « univers » suffisamment bien identifié, navigable et compréhensible par les familles (voire même les bibliothèques et les enseignants, pourtant plus « naturellement » attentifs), à la fois en raison de la faiblesse de l’offre, de sa mauvaise qualité quand elle existe (d’un point de vue éditorial et technique) et de son mode de présentation.
Attention ! Il existe une offre de qualité, sur le plan éditorial comme technique. Il existe des éditeurs soucieux de la qualité de leur offre, soucieux des enfants et de ce qu’ils leur transmettent, y compris en numérique. Je dis simplement que cette offre est malheureusement minoritaire et difficile à identifier pour les familles.
Si tu devais conseiller un éditeur jeunesse qui souhaite se lancer dans l’édition pure-player aujourd’hui, que lui dirais-tu ?
Que les conseilleurs ne sont pas les payeurs ? Sans rire, je ne sais pas si je conseillerais à qui que ce soit de se lancer dans l’édition numérique jeunesse pure player en 2016.
Si la personne est passionnée, déterminée et dispose d’un petit pécule de démarrage je dirais de :
Bien s’entourer, avec de vrais spécialistes. La création numérique nécessite de nombreux talents : écriture, illustration, ergonomie, game design, sonorisation, animation, édition. J’ai vu trop d’amateurisme, avec de bonnes idées, mais une réalisation qui laisse vraiment à désirer, sur tous les plans.
Viser d’emblée l’international, en étant au moins anglophone en plus de francophone dans un premier temps.
Donner à sa création numérique une dimension éducative si possible, parce que c’est là qu’est actuellement le seul marché encore un peu vivant. Dans ce cas s’adresser également à des spécialistes de la pédagogie et de la didactique.
Ne pas négliger l’aspect « marché » et « écosystème » en se rapprochant des autres éditeurs (au sens large) et des places de marché pour comprendre les tendances et éviter l’isolement.
Wuwu & Co
Pour terminer quelles sont tes trois créations numériques Coup de Cœur de l’année 2015.
Ouh là !! Question vraiment difficile n’est-ce pas !
Alors quelques chiffres pour commencer : j’ai recensé pas moins de 2456 applications (il y a quelques ePubs aussi dans le lot) sorties en 2015. J’ai publié environ 350 chroniques. J’ai également préparé une grande quantité de chroniques qui n’ont pas encore été publiées, faute de temps (peut-être une centaine). Bref, n’en retenir que trois n’est pas chose facile, et évidemment on court le risque que certaines pépites aient pu échapper à ce travail (qui reste, il faut bien le dire, un travail très artisanal de fourmi solitaire besogneuse).
Bon, trêve de précautions oratoires, voici trois propositions, évidemment partielles et partiales, en excluant les jeux et les applications éducatives, qui pourraient aussi avoir leur top 3 ;)…
(ben oui, l’appli dont tout le monde parle en ce moment, Wuwu & Co date de décembre 2014… Quant à Rules of Summer, il faut carrément remonter à octobre 2013 !)
Merci Nathalie.Tes choix corroborent mes propres « Coups de Cœur » !
A retrouver aussi sur le blog de La Souris Qui Raconte pour David Wiesner’s Spot, Boum!, Wuwu & Co, Le lapin bricoleur, quant à Pour tout l’or du monde, dont la date que tu mentionnes est juste, c’est évidemment un coup de cœur pour moi aussi, puisque c’est une jolie publication LSQR servie par un ePub 3 qui a donné un peu de fil à retordre à mes amies de Carte à Lire.
Et bien voilà, tu n’as pas pu faire court, au grand dam des détracteurs que tu cites plus haut. Mais tu as des choses à dire ! Qui veut lire lira, et en sortira un peu plus nourrit après cette parole experte (que je partage) sur ce qui me semble bien être un déclin assuré d’une production littéraire numérique enrichie de qualité, trop onéreuse et insuffisamment valorisée !