04 | 12
2018

Au Centre Pompidou se tenait hier, la 13e cérémonie du prix Handi-Livres, animée par Jean-Baptiste Bergès, rédacteur en chef à Vivre FM et présidée par Axel Kahn. Une édition à laquelle Loïc nous avait convié et qui fut particulièrement émouvante.

Qui n’a pas le cœur chamboulé à la vue d’une personne handicapée ou dépendante ? Nous ne naissons décidément pas tous égaux, et pourtant, lorsque l’on assiste à une réception comme celle d’hier, et que toute la lumière est faite sur ces personnes « différentes », c’est nous, valides, qui nous faisons humbles face à la force et la grandeur de ces personnes.

La Souris Qui Raconte avait par le passé, été conviée à cette cérémonie pour Louise ou la vraie vie, en lice dans la catégorie livre jeunesse enfant. Pour les prix 2018, nous avons appris, avec mes co-éditrices de L’Apprimerie pour la version papier du livre, que le jury nominait Ma rentrée colère dans cette catégorie. Malheureusement, à l’instar de Louise, Loïc ne l’a pas emporté, damé par Krol, le fou qui ne savait plus voler, paru à l’Ecole des Loisirs. Cela nous a toutefois donné l’occasion de passer une soirée inoubliable, ponctuée de moments fort émouvants.
Ainsi, deux interventions artistiques ont embarqué le public dans deux promenades poétiques. La compagnie de danse La Possible Échappée, un duo de danseurs handicapés et un trio théâtral. Et puis le clou, renversant, nous a été prodigué par Paul Samanos pour Le charme discret des petites roues qui s’est vu décerné la Mention Spéciale du Jury et qui nous a interprété a capella, une adaptation de la chanson de Gainsbourg « Le poinçonneur des Lilas », qui clôt son livre. Des p’tites roues, des p’tites roues, toujours des p’tites roues…


Dans quelques semaines Noël, la fête, les cadeaux, la joie ! Avec la publication de « Les Noëls de Trouquelune » un livre que j’ai demandé à Cathy Dutruch d’écrire pour La Souris Qui Raconte, nous allons nous réunir à l’abri d’une forêt dans laquelle toutes sortes d’animaux s’offrent un cadeau, bien sûr (c’est Noël tout de même), et… un beau mot !

 

Catherine, lorsque je t’ai passé commande de cet ouvrage, je t’ai précisé que je voulais parler de Noël autrement. Tu as très vite pigé, pas de bling bling, pas de consumérisme, mais des valeurs de partage, jusque dans les choses les plus simples. S’il te plaît, parle-nous de « Trouquelune » et de cette idée simple et tellement essentielle de Noël.

Trouquelune, c’est un endroit que je connais. Il est en moi, en nous, et surtout ici, là où je vis. C’est aussi un mot inventé par mon arrière grand-père, il appelait ma mère comme ça, c’était un mot pour la tendresse, pour les enfants. Trouquelune, viens par là, Trouquelune c’est l’enfant en nous. Les mots doux, la tendresse, le vrai.

Nous en sommes à notre 5collaboration ce qui n’est pas rien ! Comment choisis-tu les éditeurs avec lesquels tu travailles ?

Je ne travaille plus qu’avec toi ! Hahahaha !
Et j’attends aussi de rencontrer un éditeur, pas jeunesse, pour un roman en cours.

Tu nous raconteras cela pour notre 6collaboration (Huhuhu).
Chaque titre publié chez La Souris Qui Raconte a son propre univers graphique, si je te demandais un seul mot qualifiant l’univers de chacun des tiens, le trouverais-tu ?

Ogre doux (Juliette Lancien) : Surréaliste
La petite musique du monde (Farah Allègue) : Liberté
Pour tout l’or du monde (Juliette Lancien) : Puissance
Le prénom du monde (Claire Fauché) : Amour
Les Noëls de Trouquelune (Giovanna Gazzi) : Nature

En listant ces titres, le MONDE y est très représenté, un hasard ou autre chose ?

J’ai en effet pensé la même chose… un hasard, certes pas ! Je pense être obsédée par l’envie de changer le monde.

Et bien, il y a du boulot alors !
Au-delà de tes créations littéraires et poétiques tu aimes chiner des bouts de rien que tu assembles et qui te ressemblent. Ensuite tu partages tes trouvailles, et celles des autres, dans ton « Musée du Bleu ». Et si tu nous en parlais de ce beau projet !

Le Musée du Bleu a ouvert ses portes à Trouquelune l’an dernier. Au début, c’était juste un rêve, ouvrir mon atelier d’artiste, montrer mes collections… Et c’est vite devenu une galerie, un musée vivant dans lequel tous les passionnés de bleu viennent se ressourcer, admirer des créations, tableaux, objets, chiner des idées. Nous sommes également une association qui propose la plus petite librairie du monde. Il y a des livres anciens, rares, littérature jeunesse aussi, il y a également une gratuiterie, on nous donne, on donne. Nous organisons de nombreux ateliers, manifestations, fêtes. Nous proposons des jours d’expo aux artistes, etc… Nous ouvrons la maison et le jardin aux visiteurs.
Ceci dit, ça a l’air fabuleux comme ça, mais c’est très difficile. Beaucoup de gens sont adorables, mais pas tous. C’est une initiative privée et nous devons nous accrocher. J’ai mille remarques méchantes ou jalouses qui me renvoient vite les pieds au cul sur terre. Je ne sais pas du tout si j’aurai l’endurance de poursuivre des années. Ce sont les gens qui entrent au Musée du Bleu avec l’esprit Musée du bleu, poètes et artistes qui m’aident à tenir le coup. Pas facile tous les jours, oui ! Un artiste ça doit manger aussi. Les gens ne comprennent pas toujours pourquoi on doit vendre, même une petite carte postale… Et souvent, je les donne !

Une dernière question. Qui tient en un seul mot, ton mot cadeau ?

Cadeau, c’est gratuit. Alors GRATUIT.

Pour toi Giovanna, « Les Noëls de Trouquelune » est ta 2participation au catalogue LSQR. Après l’excellent « Le drôle de chat qui mord » (allez vite voir, il est très beau —aussi—), tu as donné vie au bestiaire de Cathy, quel animal a ta préférence ?

Le renard… de toutes les façons le petit renard roussit (ou rougit) toujours, c’est peut-être pour ça que je l’ai mis un peu partout. Et tout de suite après, la martre, parce qu’elle est très photogénique, et enfin les lièvres… parce que, à deux, le jeu est plus amusant et intéressant.

Comment as-tu travaillé sur cet ouvrage de la collection « à jouer » alors que « Le drôle de chat qui mord » appartient à la collection « à lire » ?

J’ai senti une différence non pas dans la quantité ou dans la qualité des mouvements… mais plutôt dans le rythme des textes. Le livre « à lire » a demandé d’aller plus à l’essentiel. Il se passe beaucoup de temps entre une action et l’autre. Les choses se transforment lentement… c’est le temps qui guérit le cœur. Dans ce cas précis les mouvements se devaient d’être plus délicats et les animations plus lentes, au rythme du récit.
En lisant le texte de Trouquelune, j’ai constaté que c’est justement le rythme du récit qui suggère d’ajouter du mouvement et des interactions. Tout arrive pendant la nuit de Noël et quelques jours avant, et les préparatifs sont joyeux et frénétiques. L’interaction est nécessaire pour augmenter l’effervescence de ce moment unique ! Je crois que c’est nous (moi et aussi Catherine ! sans nous connaître) qui y avons joué en premier lorsque nous l’avons créé.

Tes story-boards sont très clairs et ont beaucoup aidé les animateur et développeur (qui font un travail merveilleux ET respectueux —merci vous deux—). Ta formation y est-elle pour quelque chose, et le précédent ouvrage t’a-t-il aidé ?

Quand j’ai fréquenté l’Académie des Beaux Arts, mon prof d’anatomie artistique était un illustrateur de profession et il nous expliquait souvent que l’anatomie ne pouvait se rapporter qu’au seul corps humain, mais concernait n’importe quel objet ou sujet que nous avions devant nous, et cela devait conduire à une sorte de style, une éducation du regard sur toutes les choses. De ce fait le livre aussi a une anatomie. Idem pour la narration, le récit. Il est nécessaire d’en redessiner la structure.
Le drôle de chat qui mord a representé dans ce contexte un excellent entraînement, étant donné que j’ai poussé le raisonnement sur la nécessité de m’expliquer en français…

A l’occasion de notre première rencontre ici, tu parlais de tes projets. Où en es-tu, presque deux ans après ?

Je suis allé immédiatement relire mes projets d’il y a deux ans. Quelque chose s’est passé, quelque chose a grandi et quelque chose doit encore arriver. Pour être précise : ma petite héroïne des aventures est effectivement devenue un livre qui a pour titre Un an avec Emma, alors même que je n’enseigne plus au collège mais en lycée artistique. Je peins des fresques et ça me plaît beaucoup. Pour les deux années qui viennent je ne voudrais, ça me plairait, ce serait fantastique – un véritable rêve – vivre que de murs et de livres.

Et enfin, à toi aussi je vais te demander ton mot, ton mot cadeau ?

ORCHESTRA

Le mien sera tout simplement MERCI !
MERCI à tous ceux qui ont participé à la création de ce livre, et me permettent de publier des œuvres 
exigeantes.

 


Savez-vous où se trouve l’Equateur ?
Pas celui qui divise notre monde en deux à mi-chemin de ses pôles, mais le pays ? Avant d’être contactée par Lise Goussot, responsable de la médiathèque de l’AF de Quito (capitale de l’Equateur), je ne le savais pas. J’ai donc regardé sur une carte, et j’ai découvert un tout petit pays coincé entre le Pérou et la Colombie.
Petit mais avant-gardiste en Amérique du sud !

 

Voilà un peu plus d’un an, Lise Goussot, m’exposait son projet de création d’un album numérique :

J’avais découvert La Souris Qui Raconte à l’époque où elle se trouvait sur la Culturethèque et avais été enchantée par votre production.
Nous sommes en train de monter un projet de création d’un album numérique avec des artistes locaux, et je me pose des questions sur la partie technique et sur la possibilité d’un partenariat avec vous.

Aujourd’hui il est temps de vous dévoiler ce projet qui sera mis en ligne en libre accès sur le site de La Souris Qui Raconte et également disponible sur la Culturethèque de Quito début 2019.

Le livre « La tristesse de l’oiseau bleu » sera bilingue Français/Espagnol (La tristeza del pajaro azul) et lu dans les deux langues. Les artistes locaux retenus sont Kevin Cuadrado pour les textes et Maria del Carmen Herrera pour les illustrations. Il s’agit d’un conte équatorien, où la préoccupation écologique est très prégnante. Un album que je devrais aller présenter à Quito si tout se passe comme prévu, avec conférences ou tables rondes autour des questions sur le livre numérique. Je m’en réjouis évidemment et ne manquerai pas de vous tenir informés.

Kevin Cuadrado – Maria del Carmen Herrera

C’est comme ça, Eliot est un ourson qui n’a ni pieds ni jambes ! Ça ne le dérange pas puisqu’il a des rêves plein la tête. France Quatromme nous livre une jolie histoire sur l’amitié, la volonté, le dépassement de soi, et Céline Chevrel en a réalisé les illustrations tout en tendresse et douceur.

France, après un premier ouvrage, Mon ami crocodile, publié chez La Souris Qui Raconte, tu as bien voulu me confier Le rêve d’Eliot. Dans ces deux histoires, il est question des petits chagrins de la vie, et du moyen de les surpasser ! Un thème de prédilection ?
F.Q. : Le thème de la différence traverse ce récit. Je pense que c’est d’ailleurs une préoccupation universelle qui parle aux plus jeunes comme aux adultes. Nous avons tous pu un jour souffrir de nous sentir différent. Au lieu de la porter comme un poids, l’assumer permet de la transformer en force. Ce thème revient fréquemment dans mon écriture.

Un petit retour sur les illustrations de Céline ?
F.Q. : J’ai découvert les illustrations de Céline avec émerveillement. Je trouve qu’elle a su magnifier cette histoire. Elles sont très oniriques.
La voix et la musique contribuent aussi beaucoup au ton de l’histoire à la fois poétique et joyeux.

Au-delà d’écrire, tu contes. C’est quoi le conte pour toi ?
F.Q. : Le Conte c’est avant tout un moment, une rencontre. Je m’attarde sur la vulnérabilité de l’homme qui doute et du monde qui tremble. C’est aussi le partage d’une utopie. J’y partage des rêves, la solidarité, l’écologie sur un ton poétique mais aussi bien souvent humoristique.

Que te permet-il de plus que la lecture simple d’un livre ?
F.Q. : Le Conte me laisse davantage de liberté. Il me permet d’être plus à l’écoute de moi-même et du public. Je peux raconter 20 fois la même histoire, elle n’aura jamais la même saveur.

T’arrives-t-il de faire des ponts entre tes livres et le conte ?
F.Q. : Le Conte influence mon écriture c’est certain. J’aime les symboles. J’ai cependant parfois l’envie de m’éloigner aussi de ce type de structure. L’écriture est un terrain de jeux pour moi, une aventure. J’écris des récits à la première personne, des livres très ludiques qui jouent avec l’illustration. L’écriture a certainement également influencé ma façon de raconter.

Céline, comme pour beaucoup de nos illustrateurs, Le rêve d’Eliot est votre première création numérique. Comment avez-vous trouvé l’exercice ?
C.C. : J’ai d’abord été très enthousiasmée par le thème de l’histoire et son écriture pleine de tendresse, c’est ensuite seulement que j’ai réalisé que mes illustrations seraient animées. Je n’avais auparavant jamais ouvert un livre numérique, et j’ai découvert que mon univers pourrait s’enrichir d’une autre dimension.

Quelles différences majeures cela a-t-il eu sur votre travail de création ?
C.C. : Je travaille encore « à l’ancienne », à la peinture et au crayon sur du papier, et j’utilise partiellement l’informatique pour retoucher, mais je n’avais pas anticipé toutes les étapes  d’une image animée et j’ai mis un peu de temps à rentrer dans cette nouvelle temporalité. J’ai dû détourer toutes mes images, une par une, et, je crois, les feuilles et les arbres d’une forêt entière! Mais je trouve le résultat incroyable.

A l’instar de France, vous diversifiez vos activités autour de la création. Vos boîtes, pour ce que j’ai pu voir sur votre site, sont superbes. J’y ai même retrouvé des illustrations qui figurent dans Eliot. Comment vous est venue l’idée de détourner de vieux objets ?
C.C. : J’ai toujours aimé les vieux objets un peu oubliés, j’ai voulu leur redonner une belle fonction : être l’écrin d’un monde marin imaginaire. Je crée dans des boîtes anciennes de petits cabinets de curiosité peuplés de baleines ailées, d’hippocampes, méduses et autres merveilles… qui se sont partiellement retrouvés dans les rêveries d’Eliot !

Les cabinets de curiosité de Céline

Toutes les deux, parlez-nous des enfants auxquels vous vous confrontez ! Pourquoi ces rencontres sont-elles nécessaires ?
F.Q. : Je me nourris des temps d’écriture et de solitude nécessaires à la création mais aussi de ces temps de rencontres. Le partage anime mon envie de continuer à écrire. Dans le conte, je sais tout de suite ce qui fonctionne ou pas dans une histoire. L’écriture à ceci de frustrant que je ne vois pas les enfants réagir à mes histoires. Je rêve d’être une petite souris dans l’ombre d’une chambre d’enfant au moment de la lecture…
C.C. : J’aime dire aux enfants que je rencontre qu’ils ne doivent pas arrêter de dessiner, qu’avec un simple crayon ils peuvent s’évader, inventer, se tromper, reconstruire… Je suis autodidacte et c’est mon enfance plutôt solitaire qui m’a permis de considérer le dessin comme un élément presque magique de ma vie.

Merci à vous deux pour vos réponses et pour cette belle fusion du texte et de l’image. Le rêve d’Eliot est une petite merveille de tendresse, qui se lit jusque dans les regards des animaux de l’histoire.


Image Culturebox

Le 11 septembre prochain sortira dans toutes les librairies, la version papier du livre numérique L’alphorêt (de Marie-Laure Depaulis, illustré par Claire Fauché) en co-édition avec mes amies de L’Apprimerie. Ce livre papier est le deuxième que nous co-éditons, et m’associer de la sorte est, je pense, nécessaire pour une maison d’édition 100% numérique qui n’est pas dans le circuit de la diffusion/distribution. La publication d’un livre numérique est beaucoup plus simple que celle d’un imprimé, il suffit presque de faire « Envoyer » et hop, c’est sur le web ! Enfin… presque !

Hervé Bienvault, dans le milieu de l’édition numérique on ne te présente plus. Tu es l’actif rédacteur d’un blog « Aldus » qui se fait l’écho de la culture littéraire numérique en y associant presque toujours les supports. Tu as accepté de répondre à mes questions et je t’en remercie.

H.B. : Merci ! Je me focalise sur le livre numérique comme d’autres sur les timbres, les coléoptères ou la cuisine végane… 12 ans déjà, pas trop lassé, cela arrive de temps en temps le coup de blues mais ça passe. Sur le fond je concilie ma passion intacte de la lecture et des petites liseuses, j’avoue que je suis tombé dans la marmite de ces dernières. Toujours la même excitation quand je les découvre, petites, et grandes dernièrement enfin…
Mes lectures sont désormais à 90% sur elles et j’estime globalement que je lis presque 2 fois plus qu’il y a 10 ans, et j’étais déjà dans la catégorie des gros lecteurs, c’est dire… Un bain de jouvence… Pour moi, elles devraient même être remboursées par la sécurité sociale !

Une idée à soumettre en effet, au ministère de la santé ou celui de la culture ?
Le mois de septembre est le mois de la « Rentrée littéraire ». Qu’est-ce qu’elle t’inspire cette rentrée qui revient chaque année avec ses centaines d’ouvrages ?

H.B. : Consterné comme beaucoup je crois. Un raz-de-marée qui n’a aucun sens. Il va surnager une dizaine de livres en fin d’année. Allez 50 on va dire dans la tête des libraires qui s’en rappelleront, …confusément. Le reste pilon, circulez, y’a rien à voir. Cartons et papier toilettes… Le ratio est effrayant… Moitié moins de livres comme il y a 15/20 ans serait revenir à la raison, pour les libraires comme pour les lecteurs. Un système vicié, la traduction du libéralisme effréné à nos métiers en quelque sorte. On dit que l’on va faire quelque chose, on ne fait rien du tout.

Peux-tu nous parler des changements que tu as observés au fil des années ?

H.B. : Plus de titres, tirage à la baisse dû à la baisse très significative du coût de production à l’unité (notamment effondrement des frais fixes). Je connais bien ces aspects-là, j’ai suivi tout cela entre 1986 et 2005, vingt ans au cœur du système. Côté mise en place, même si des efforts ont été faits par certains groupes pour moduler le système de l’office, il reste globalement en défaveur du libraire qui finance le système et qui en meurt à petit feu…

Source BASIC*

La rentrée littéraire 2018 c’est 567 nouveaux romans (français et étrangers), et à l’instar des années précédentes, cette rentrée n’emporte pas dans son tourbillon la littérature de jeunesse. Pour ce que j’ai pu constater, les éditeurs de jeunesse, ainsi que les blogueurs qui traitent de la jeunesse, s’emparent pourtant de l’expression, et septembre est une période aussi prolixe en publication jeunesse. Pourquoi donc ?

H.B. : Je ne crois pas que l’édition jeunesse soit embarquée dans le courant de la rentrée littéraire. Traditionnellement ce sont plus des pics en fin d’année et au printemps. Je me rappelle que chez Albin Michel Jeunesse, octobre/novembre et mars/avril étaient les pics au niveau de la production. Au contraire je dirais, on ne voulait pas brouiller le message avec la rentrée littéraire. En plus, l’édition jeunesse est beaucoup liée à de la production externalisée en Asie avec des rythmes différents. Il faudrait demander à des libraires jeunesse s’il ont vu une évolution. Pour moi la surproduction jeunesse, si elle existe, est plus liée au succès du secteur qu’à la saisonnalité elle-même. Tous les éditeurs dans les années 2000 (ou un peu avant) se sont mis à ouvrir des secteurs jeunesse lorgnant sur la rentabilité de ce secteur.
Pour répondre précisément à ta question, l’activité de l’édition jeunesse me parait décalée sur octobre/novembre, moment où les prix littéraires sont joués. Mais c’est peut-être une erreur de ma part, une évolution que je n’aurais pas vue. J’ai été plongé dans l’univers de l’édition jeunesse entre 1992 et 2001 (chez Albin Michel Jeunesse et avec mes enfants en bas âge), beaucoup moins depuis.

La Souris Qui Raconte et L’Apprimerie vont, à leur petit niveau, venir encombrer les étals jeunesse des librairies, « L’alphorêt » ayant eu son petit succès lors de la présentation commerciale. Mais au-delà des précommandes le circuit d’un livre est complexe, et ce n’est pas parce que tout le stock est « placé » que c’est gagné. De ce que j’ai compris, ça peut même faire assez mal quelques mois plus tard…

H.B. : Oui, retours en janvier. C’est à vérifier, mais je pense que le boomerang est moins brutal que la rentrée littéraire. Il me semble que les libraires jeunesse accordent plus de temps à des livres qu’ils ont aimés, ils sont plus prêts à les défendre. Pour la littérature, cet aspect-là est devenu une fable, c’est 5 semaines et basta. Comme la fable de « défendre un catalogue d’éditeur », la vaste blague… Combien de fois je me suis fait la réflexion pour de très bons livres, je suis sans aucune illusion aujourd’hui. Après, pour des petits éditeurs, difficile de se faire une place sur les tables par rapport à des gros, le problème reste entier je le sais. Globalement je pense que les libraires jeunesse sont encore dans le « temps moyen ou long ». Terminé pour la littérature. Je ne sais avec quel diffuseur/distributeur vous travaillez.  Il faut absolument que vous alliez défendre vous-mêmes vos livres dans des librairies jeunesse de référence, à la fois pour prendre la température et évaluer votre potentiel, mais je pense bien que vous l’avez déjà fait.

Oui, enfin c’est surtout le travail de L’Apprimerie ! Pour ce qui est de nos partenaires diffuseur et distributeur, il s’agit de CED Cedif et POLEN. Donc pour continuer la réflexion, des soucis et des coûts qui n’existent absolument pas avec les livres numériques…

H.B. : Oui c’est sûr, mais les libraires se fichent complètement du numérique. J’étais encore avec quelques illusions il y a 5 ans, je n’en ai plus aucune aujourd’hui. Comme on dit, il ne faudra pas venir « pleurer » dans 10 ans. C’est le cas dans une moindre mesure pour la jeunesse (épiphénomène), le réveil sera plus brutal dans l’éducation, professionnelle et universitaire (scolaire à voir ?). Tous les éditeurs iront directement si ce n’est pas déjà fait, en tout cas c’est le plan à venir. Pour la littérature, les rayons des libraires déjà rempli à 90-95% de livres de poche, les nouveautés sur les tables pour 5 semaines, le reste sur commande en livre à la demande, comme « avenir du livre » on repassera… Je crois que l’édition littéraire va avoir un réveil brutal dans les années à venir, alors que le numérique devrait être un relais de croissance important, il n’y a qu’à voir comment Bragelonne fait son chemin dans son domaine sans a-priori, lui.

Des raisons pour freiner l’édition numérique ?

H.B. : 3/4 acteurs ont acté entre 2010 et 2015 la « limitation » (la mort serait trop fort) du livre numérique (entente ?) avec des mesures efficaces, DRM, prix, communication (absence de communication serait plus juste). Dès que l’on parle de numérique chez les éditeurs, c’est la peur d’Amazon… On en est là malheureusement. Et après on fait quoi ?

Mais penses-tu que celle-ci se suffise un jour à elle-même ? Tous les pure player (même en littérature adulte) impriment aussi. L’édition 100% numérique n’a toujours pas trouvé son modèle, crois-tu qu’elle puisse en avoir un ?

H.B. : Côté pratique et accès, le message est passé. Le livre homothétique a quand même pris, malgré ce que j’ai dit précédemment. Le relais du livre numérique « augmenté » ne s’est pas fait. Je pense que le public n’a pas forcément vu une plus-value réelle par rapport à tous les contenus présents sur le web de manière gratuite.
Les éditeurs jeunesse ont été embarqués dans le phénomène malgré eux. Quelque chose qui n’existait pas, je me rappelle, du temps du CD Rom des années 90. La situation a radicalement changé.
Et puis l’absence totale de visibilité. « Ah bon, ce sont des livres ? » Donc, on va vers l’imprimé pour exister…
Le 100% numérique m’a toujours paru une vue de l’esprit en littérature, j’en parlais avec François Bon dès les débuts. Pour le livre jeunesse, je pensais qu’il y aurait un espace mais la concurrence du web était sévère.
Est-ce que les choses pourront évoluer ? Oui, je pense, mais il faudra attendre d’autres supports, d’autres modèles de diffusion, certainement du côté des abonnements, c’est de ce côté-là que cela viendra. Mais c’est peut-être l’univers du jeu qui rafflera la mise, j’avoue que c’est difficile à dire, tu dois plus le sentir de ton côté.

Un modèle que j’ai choisi depuis le début, et qui me positionne là où je suis aujourd’hui, avec un catalogue qui croît à raison de cinq titres par an !
Pour finir, de mon point de vue les éditeurs ont freiné le marché du numérique pour des histoires de gros sous ! Enfin c’est ce que je pense, et je crois que tu n’es pas loin de le penser également ?

H.B. : Oui, histoires de gros sous. Des commerçants comme les autres. 

Peux-tu préciser ?

H.B. : Avant les années 2000, les éditeurs avaient le pouvoir. Cela fonctionnait bon an mal an, quelques succès et les droits d’auteurs en valeur d’ajustement.
On peut dire que la double prise de pouvoir de la distribution et des financiers a amorcé un virage radical. Peut-être pas un hasard si la production a flambé finalement sous cette pression. Entre les économies drastiques sur les budgets (éditeurs, relecteurs/correcteurs, fournisseurs) et les programmes éditoriaux de plus en plus fournis pour « faire du chiffre »…
Quant au numérique, comme je le disais, vers 2009/2010, 3/4 personnes ont analysé le marché américain, rencontré les acteurs là-bas, vu ce marché comme une prédation faite par Amazon et Apple à moindre résultat. Comment l’éviter ? On a mis à contribution les pouvoirs publics, l’Europe, lobbying intense, fable de la loi sur le prix unique, TVA, etc. Sur le fond je comprends, il fallait organiser un front, mais peut-être pas une ligne Maginot, on sait comment ça a fini…
Amazon s’en fout, ils sont dans le temps long, auto-publication, livres d’occasion, les drones, le frais, les couches et la télé, le jeu et les matchs de football demain. Ils peuvent attendre de voir les libraires et certains éditeurs disparaître (il y en aura), ils compteront les points à la fin.
Je te parais peut-être un peu cynique et désabusé ! Je vais orienter la suite de ma carrière professionnelle différemment et on en reparlera.
Hahaha, ça vaut dire que tu vas rejoindre Amazon ? Je plaisante, et je comprends ton cynisme ! Là où je te rejoins à 200% c’est lorsque tu parles de ce mécanisme comme la traduction du libéralisme effréné, produire et consommer, très vite, trop vite… Et on n’a même pas évoqué la question des auteurs, au cœur de toute publication, une prochaine parole d’expert, tiens !?

H.B. : En tout cas ravi que vous travailliez ensemble avec les filles de l’Apprimerie, vous faites partie des gens que j’aime beaucoup dans ce milieu, gardez votre fraicheur et la qualité de vos livres, numériques comme imprimés ! Bises à toutes !

Merci Hervé pour cet échange nourri, et bonne continuation à toi, où que ta carrière professionnelle te conduise.

*Un lien intéressant dont ALDUS s’était fait l’écho ici